Coup de projo : Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle)

La sortie en salle de Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin est l’occasion de revenir sur l’un de nos coups de cœur, disponible dans de nombreux catalogues VoD. Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) est le deuxième long-métrage d’Arnaud Desplechin, sorti en 1996. Il évoque la vie amoureuse de Paul Dédalus, thésard à Nanterre, partagé entre Esther (Emmanuelle Devos), Sylvia (Marianne Denicourt) et Valérie (Jeanne Balibar). Trois souvenirs de ma jeunesse évoque le début de la relation de Paul avec Esther. Contrairement à son préquel, centré exclusivement sur la relation fusionnelle d’un couple et écrit comme une ligne droite, Comment je me suis disputé… est un film aux thématiques denses, construisant un réseau de significations et, bien souvent, combinant les contraires.

Entre amour et haine

Le titre intégral du film était à l’origine Comment je me suis disputé avec Frédéric Barbier, se faisant l’écho de la propre histoire de Desplechin puisque Fédéric Barbier était l’un de ses condisciples à l’Idhec (ancienne Femis). Une décision de justice a censuré ce titre qui s’est alors paré de points de suspension, devenant ainsi beaucoup plus métaphorique. Malgré cela, on retrouve la trace de la signification originale du titre dans le film. Frédéric Barbier est devenu Eric Rabier (joué par Michel Vuillermoz), un nouveau professeur arrivant dans la faculté de Paul pour enseigner. Paul a le souvenir d’avoir été très ami avec lui durant ses études, mais ne se souvient plus pourquoi ils se sont disputés, comment était leur amitié, ni même comment ils ont pu être amis. Cette interrogation est un fil rouge du film, perdu au milieu des descriptions des relations amoureuses de Paul, faisant se succéder moments sur l’amour et la haine, comme se juxtaposent Eros et Thanatos. Mais la subtilité de ces sentiments ne pointe pas uniquement dans leur accolage : on les retrouve également dans la description du sentiment amoureux et du couple.

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Le film se plaît à évoquer la rage, la haine et la violence que peut engendrer l’attachement amoureux. Valérie est qualifiée par Paul de personne violente et agressive, qui le terrorise. Sylvia, la femme qu’il aime mais qui est avec un autre, éprouve de la joie à être méchante. Esther quant à elle, battra physiquement Paul pour exprimer sa tristesse. Si ces femmes représentent des sentiments si négatifs, c’est avant tout parce qu’elles essaient de toucher Paul, engoncé dans ses questionnements égocentriques. Elles sont là pour lui rappeler que l’autre est extérieur, tandis que lui, en conceptualisant les émotions, les intériorise si fortement qu’il donne la sensation de vivre l’amour comme un onanisme. Sortir de soi passe donc par la violence. Mais une violence nécessaire à l’existence d’une relation partagée. Car la grande question que pose le film, c’est celle du partage des sentiments. Les couples, dans Comment je me suis disputé, sont très libres. La question de la fidélité n’en est jamais vraiment une. Dans ce contexte, la question essentielle est donc : comment doit se vivre une histoire d’amour pour donner l’impression de vivre quelque chose de vrai ensemble et surtout, comment jouir de l’autre le mieux possible ? La question de jouir de l’autre implique donc une forme de possession, la violence d’un individu forçant l’intimité d’une autre. Cette hypothèse est confirmée par la conversation finale du film, où Paul demande à Sylvia, celle qu’il ne peut pas avoir, de lui donner quelque chose. Elle lui répond : « Je vais te donner un truc. Je t’ai changé. Tu es un petit prétentieux alors tu penses que personne ne peut te changer, que tu es immuable et très malin […] Mais tu vois, avant tu étais moins bien et après on est sortis ensemble et maintenant tu es un peu différent. Et c’est vachement bien que tu puisses être changé. » Et la voix off de conclure : « Depuis sa rupture avec Esther, Paul était hanté par l’idée qu’il ne l’avait jamais connue […]. Il n’avait donc aimé que lui-même. « Je t’ai changé ». Avec cette seule phrase Sylvia avait réussi à lui rendre Esther, rendre Paul au monde. Bien sûr qu’il pouvait connaître autrui puisqu’autrui le changeait […] »

Le titre Comment je me suis disputé… évoque ainsi différents degrés de conflit : la dispute avec Rabier mais également la question de savoir comment je me suis disputé Sylvia, la femme qui est à un autre, comment je me suis disputé avec les femmes (question appuyée par la précision « ma vie sexuelle ») et comment je me suis disputé à moi même, pour sortir de moi-même et aller vers l’autre. Seul moyen pour Paul d’arrêter de stagner dans sa situation et de « commencer sa vie d’homme ».

Entre égocentrisme et film générationnel

La question de la reconnaissance de l’autre ne se pose pas uniquement dans le couple mais également dans l’amitié et la notion de groupe. Comment trouver sa place individuelle dans une dynamique à plusieurs ?  Ce va et vient constant entre individu et universalisme ne se fait pas seulement au niveau de la narration. L’identification et l’écriture des personnages procède du même mouvement. Le film nous donne à voir les particularismes d’un individu. Mais il expose si précisément le fonctionnement de ces particularismes qu’il en arrive à toucher ce qu’il y a d’universel en eux. Le spectateur oscille donc entre le rejet qu’inspire un égocentrisme mis à nu et une identification totale à l’universalisme du sentiment humain.

Entre étude scientifique et onirisme

Dans le film, la voix-off vient souvent expliquer très précisément au spectateur ce qui se joue dans la tête et le cœur des personnages. Un peu comme la voix-off scientifique de l’Enfant sauvage de Truffaut. Cette démarche qui consiste à exposer la réalité de très près crée un effet de bizarrerie. Comme lorsqu’on regarde dans une loupe : on voit mieux les détails, mais l’objet en est modifié. C’est un peu ce qui se passe dans le film, qui oscille entre réalisme extrême et étrangeté en raison de l’effet excessif de ce réalisme.

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D’un autre coté, l’esthétique reprend aussi ce système. La caméra virevoltante, parfois quasi-naturaliste, donne à certains moments des résurgences Nouvelle Vague. Par exemple lorsque le groupe d’amis se promène dans la rue de Paris. Mais l’esthétique réaliste couplée à une voix-off – comme on l’a vu, parfois scientifique – à des dialogues anti-naturalistes et à quelques moments de projection internes (événements psychotiques, souvenirs) donnent parfois une ambiance théâtrale, presque onirique. Traitement contradictoire, mais qui permet encore une fois de promener le spectateur, de le mettre à l’envi en position d’identification au réel, de détachement et d’observation extérieure, ou encore de contemplation. Différents états permettant finalement d’appréhender la grande complexité du réel.

Entre littérature et cinéma

Le dernier grand écart réalisé par Desplechin dans Comment je me suis disputé… c’est celui entre littérature et cinéma. Dans le film, tous les moyens littéraires sont utilisés : point de vue objectif et subjectif, dialogue épistolaire, journal intime, essai philosophique… comme autant de moyens de construire un récit. Mais ces dispositifs sont toujours portés par une mise en scène et un vocabulaire cinématographique qui, loin d’en faire un « objet littérature », construit plutôt une poésie visuelle. L’écriture des dialogues, au rythme si particulier, scande le film appuyant la beauté et la magie non seulement des mots et du langage, mais aussi de ce qu’ils peuvent révéler des liens invisibles qui unissent les personnalités individuelles les unes aux autres, créant ainsi le monde.

Vous l’aurez compris, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) est un film dense et pas forcément simple à englober du premier coup. Il cherche à travailler les contraires, prend des circonvolutions, oscille entre rire et larmes, insignifiance de l’anecdote et profondeur des grands drames. Mais à l’instar de l’autre grand film français traitant de la quête de soi à travers les autres et le sentiment, La Maman et la putain de Jean Eustache, c’est une oeuvre importante qui fait bien plus que du cinéma. Elles parviennent toutes deux, par des moyens artificiels, à s’approcher et à toucher du doigt l’être humain.

A retrouver dans les catalogues de : Canalplay, UniversCiné, Arte VOD, Orange

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