Verdict : Les Grandes Grandes Vacances

Lorsqu’on pense séries d’animation jeunesse, on pense plus volontiers super-héros, éclats de rire ou fées chatoyantes que drame ou même histoire de France. Et pourtant, deux sociétés françaises, Les Armateurs et Blue Spirit Studio ont osé sortir des sentiers battus en nous offrant il y a peu un OVNI, une expérience inédite au concept étonnant : montrer la Seconde Guerre mondiale depuis le point de vue d’enfants.

Diffusée sur France 3 dans sa case jeunesse Ludo, Les Grandes Grandes Vacances apparaît comme un pari osé pour un programme destiné aux enfants. Comment aborder des sujets graves en les rendant abordables pour un jeune public ? Comment parler d’histoire sans rebuter les plus jeunes ? Et surtout comment faire vivre à des enfants d’aujourd’hui un drame si éloigné de leurs préoccupations ?

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Il était une guerre

Les Grandes Grandes Vacances est l’histoire de deux enfants, Ernest et Colette, deux petits parisiens venus passer leurs vacances en Normandie chez leurs grands-parents. Nous sommes en été 1939, la guerre avec l’Allemagne est sur le point d’être déclarée, plus rien ne sera désormais comme avant. Les vacances dureront plus de 5 ans. Des prémisses de la guerre jusqu’à la Libération, Ernest et Colette vont devoir grandir en surmontant les épreuves de la grande Histoire. L’exode, l’occupation allemande, le rationnement mais aussi les affres de la collaboration, rien ne leur sera épargné. Nous découvrons par leurs yeux le quotidien de la guerre, des petits tracas quotidiens jusqu’aux plus grands drames. Face à l’adversité, Ernest et Colette découvriront aussi le pouvoir de l’amitié avec la bande des Robinsons, des enfants comme eux, bien décidés à conserver l’espoir envers et contre tout.

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Loin de prendre le chemin de la simplification ou de la caricature, Les Grandes Grandes Vacances ne fait pas l’impasse sur les sujets les plus complexes des années 40. Racisme ordinaire envers des Alsaciens perçus comme des Allemands infiltrés, histoire d’amour réelle entre soldat occupant et villageoise française, étoile jaune ou encore épuration, rien ne semble tabou. La série nous donne à voir la guerre sous toutes ses dimensions, avec néanmoins toujours ce regard d’enfants permettant de nuancer la brutalité des épreuves. On pense évidemment à la série Un Village Français mais aussi au film de Roberto Benigni, La Vie est Belle ou encore à La Maison des bois de Maurice Pialat.

Pour ancrer son propos au plus près de ce qu’ont pu réellement vivre les enfants de l’époque, la créatrice du projet, Delphine Maury, est allée à la rencontre de ceux qui ont vécu cette guerre à l’âge d’Ernest et Colette. Leurs anecdotes ont nourri le scénario et l’on retrouve d’ailleurs la parole de ces témoins de la grande Histoire à travers une collection de courts métrages diffusés après chaque épisode du dessin animé, Les Vrais enfants des Grandes Grandes Vacances. Cette collection, ce sont dix courts films d’une minute, réalisés par dix jeunes réalisateurs de l’école d’animation La Poudrière et illustrant la parole de ces enfants de la guerre. A l’heure où les derniers témoins de la Seconde Guerre Mondiale disparaissent peu à peu, la série s’inscrit dans un devoir de mémoire en créant ce lien entre histoire bien réelle et fiction, comme une manière de raconter aux enfants d’aujourd’hui une histoire qui ne peut être oubliée.

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L’art et la manière de conter

Loin des comédies pour enfants et autres récits d’aventure, ce dessin animé fait le pari d’aborder des sujets difficiles et dramatiques. Comment raconter un drame à des enfants sans les traumatiser ou les faire fuir en courant ? Peut-être se mettre à leur place ? La grande force de la série c’est avant tout son point de vue. En se plaçant à hauteur d’enfant, les événements ne sont plus tout à fait perçus de la même manière. On acquiert une sensibilité particulière, si ce n’est même une poésie, en ne considérant plus l’Histoire dans son ensemble mais plutôt le ressenti d’enfants découvrant petit à petit les épreuves de la guerre. Cette situation qui les dépasse, nous la découvrons avec eux par leurs émotions et leurs réactions, de la peine et l’incompréhension jusqu’à la révolte. La série ne survole jamais un événement, elle le fait vivre à ses spectateurs comme s’ils faisaient partie eux aussi des amis de Colette ou d’Ernest.

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Plus largement, Les Grandes Grandes Vacances pose la question des sujets dont une série jeunesse peut parler. Après tout, pourquoi une série d’animation ne devrait-elle que faire rire ? D’autres dessins animés par le passé ont osé aborder des sujets aussi graves que le deuil ou la maltraitance avec des séries comme Les Malheurs de Sophie ou Princesse Sarah. Deux dessins animés devenus cultes et qui n’ont pas eu peur alors de bousculer un peu leur audience. Les années 80 et 90 ont peut être été les derniers moments où l’on a pu voir des récits jeunesse parlant aussi librement des épreuves de la vie. Les Armateurs et Blue Spirit Studio ont osé ressusciter un genre du drame jeunesse que l’on pensait presque perdu. Avec une moyenne de 1,3 millions de spectateurs de 4 ans et plus lors de la première diffusion en avril dernier, on peut d’ores et déjà considérer que le pari est gagné.

On pourrait s’interroger sur le risque que les enfants considèrent l’Histoire comme quelque chose de barbant. Quels enfants souhaitent avoir droit à des leçons formatées en bonus avant d’aller à l’école ? C’est là l’une des autres grandes qualités des Grandes Grandes Vacances : jamais elle ne prend les enfants comme des idiots. Malgré la complexité des enjeux on n’assiste jamais à une leçon. Pas de voix off pour expliquer par a + b ce qui se passe. Les enjeux de la grande Histoire apparaissent par la mise en scène et le récit et non par la démonstration. On est loin de Dora l’exploratrice ! Si le dessin animé est éducatif, c’est avant tout par l’engagement qu’elle provoque chez son petit spectateur. Encore une fois, le pari est osé. Les plus petits n’y trouveront peut-être pas leur compte mais les plus grands ne peuvent qu’être stimulés par un récit qui ne les prend pas pour des benêts.

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Si ce dessin animé fonctionne chez les enfants, peut-être est-ce dû aussi aux différents niveaux de lecture. Les Grandes Grandes Vacances n’est pas que l’histoire de la guerre. C’est à la fois un beau roman d’amitié, mais aussi l’histoire de petits parisiens tombant amoureux de la campagne ou encore un récit d’initiation où l’on apprend ce que c’est que de grandir. Tous ces aspects font que les enfants peuvent être séduits par la série de bien des façons. Chacun peut y trouver quelque chose qui lui parle.

Une question de style

Difficile de parler d’animation sans parler de graphisme et de dessin. Là encore, Les Grandes Grandes Vacances fait dans le vintage avec un trait rappelant le style de la bande dessinée franco-belge des années 40-60. Le parti-pris graphique entre traits noirs soulignant les silhouettes, aplats de couleurs et réalisme des décors nous renvoie directement au style dit de la ligne claire, celui utilisé par Hergé dans ses Tintin ou par Edgar P.Jacobs dans Blake et Mortimer. Cette identité visuelle nous plonge dans l’ambiance des publications jeunesse de la guerre et d’après-guerre. On a l’impression que Spirou ou le professeur Tournesol peuvent apparaître à chaque instant au détour d’un plan. Cette atmosphère rétro apporte aussi beaucoup au charme de la série, quand fond et forme se répondent naturellement. On prend plaisir à découvrir un hommage nostalgique à la BD classique et en même temps on s’immerge dans une iconographie vintage qui correspond totalement à l’univers dans lequel évoluent Ernest et Colette. Une bonne manière de toucher petits et grands enfants avec des parents charmés de retrouver là le style de la bande dessinée de leur jeunesse.

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Ce choix graphique, on le doit à Emile Bravo, directeur artistique de la série mais aussi et surtout auteur de bande dessinée. Défenseur des canons de l’âge d’or de la BD belge, Emile Bravo a su montrer, avec son style empreint de nostalgie, que les codes de la bande dessinée de papa peuvent se conjuguer avec la modernité. Nul doute que son travail sur Spirou il y a peu avec Le Journal d’un ingénu, replongeant le plus célèbre des grooms aventuriers dans le contexte de la guerre, a pu avoir une influence sur Les Grandes Grandes Vacances. Même délicatesse des traits, mêmes couleurs à la fois pastel et chaudes, cette patte si particulière donne une vraie élégance à la série. De quoi se démarquer de l’ensemble des productions jeunesse avec un style des plus affirmés.

Vous l’avez compris, le bilan est des plus positifs. Originalité, audace et élégance caractérisent une série qui a tout pour devenir une vraie référence. Succès d’audience lors de sa première diffusion, la série est reprise durant tout l’été chaque dimanche matin à 11h. Notez-le dans vos agendas, ce serait trop bête de s’en priver.

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