Panorama du rêve

Il y a deux semaines, les feux d’artifices éclataient un peu partout. Les yeux rivés sur le ciel, j’explorais les nuages et cherchais l’exaltation. L’excitation des sursauts provoqués par les explosions pétaradantes, mitraillantes, assourdissantes, la griserie des rouges, des bleus, des verts, des couleurs qui se succèdent et se répondent comme pour s’impressionner les unes les autres et faire peu à peu monter l’émerveillement dans nos regards enfantins jusqu’à l’explosion finale, extase visuelle et graphique.

Mais ces visions fantasmées fluorescentes et féeriques ne furent qu’éclats ternes et ordinaires. Il fallait se rendre à l’évidence, j’avais dû devenir adulte, perdre le ravissement que savait facilement et soudainement provoquer l’innocence d’un regard qui s’éveille peu à peu à la beauté.

À bien y réfléchir, peut-être que mes yeux ne se dirigeaient pas vers le bon support, que je cherchais au mauvais endroit, dans la mauvaise direction. Peut-être que la réalité ne me suffisait pas, que Leos Carax était déjà passé par là, que ses feux à lui avaient su autrement m’impressionner, que son 14 juillet était devenu la plus belle des célébrations, pas de la nation mais de la grâce elle-même, nécessaire, dansante et explosive.

Ce n’est pas tant le spectacle en tant que tel que je recherchais mais plutôt sa représentation. Alors, en rentrant chez moi, j’ai regardé à nouveau quelques séquences des Amants du Pont-Neuf. Et j’ai rêvé enfin. À mille lieux de la réalité, j’étais transporté dans un ballet merveilleux que seul permettait son artifice de cinéma. Et puis j’ai continué. J’ai visionné d’autres films toujours plus beaux, aux séquences toujours plus enivrantes qui s’éloignaient peu à peu du récit pour aller vers un nouvel imaginaire, où la caméra était seule maître de toute crédibilité, créant sa propre vraisemblance, montrant sa propre vérité. De l’emballement d’un couple furieux et déchaîné qui danse et fait du jet-ski sur les eaux de la Seine à l’onirisme d’une barque qui dérive, bercée par le fredonnement d’une petite fille perdue. D’une chorégraphie dictée par des chaussons ensorcelés à un numéro de cabaret qui devient pure abstraction.

Dans Holy Motors, Carax emprunte quelques mots à Oscar Wilde : « La beauté, on dit qu’elle est dans l’œil de celui qui regarde » fait-il dire à Michel Piccoli. Il faut croire qu’elle est aussi dans celui qui montre. Et qui nous fait rêver.

Les Amants du Pont-Neuf, Leos Carax : 14 juillet (disponible en VOD)

La nuit du chasseur, Charles Laughton : dérive en barque

Les chaussons rouges, Michael Powell et Emeric Pressburger : séquence du ballet

Gold Diggers of 1933, Mervyn LeRoy (chorégraphié par Busby Berkeley) : Shadow Waltz

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