Coup de cœur : Snow Therapy

Il y a un souci avec le marketing ciné en France – la preuve en une multitude d’exemples sur le tumblr Pardon My Titres. Bien loin de nous l’idée de suggérer qu’ils en auraient besoin, mais les distributeurs semblent avoir en particulier un problème avec le mot « thérapie ». En 2012 déjà, Thanks for Sharing était renommé Sex Therapy pour un super combo « racolage compte triple » ; depuis, Silver Linings Playbook et She’s Funny That Way sont devenus respectivement Happiness Therapy et Broadway Therapy, et on pourra voir prochainement Mot Naturen sous le nom de Natür Therapy (avec un tréma pour plus de swag, alors même que le ü n’existe pas en norvégien). En 2014, le film suédois Turist gagne le prix Un Certain Regard au festival de Cannes sous son titre international Force Majeure, mais il sort sur les écrans français en tant que Snow Therapy.

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Le cas de force majeure éponyme, c’est une catastrophe naturelle aussi littérale que métaphorique. Une famille « modèle » – deux jeunes et beaux parents et leurs deux jeunes enfants, un garçon et une fille, les unes en rose et les autres en bleu – est en vacances à la montagne dans une luxueuse station de ski des Alpes ; ils dorment tous dans des pyjamas assortis et mènent apparemment la vie idéale d’une classe privilégiée, principalement préoccupée par le fait de savoir si oui ou non leur progéniture passe trop de temps sur l’iPad familial. Le vernis de l’insouciance se fissure quand le patriarche abandonne femme et enfants devant la menace potentielle d’une avalanche, déclenchée préventivement pendant leur déjeuner en terrasse. De ce simple acte de lâcheté ordinaire découle une crise bien plus importante, qui enfle et se propage par ondes de choc jusqu’à mettre en cause tant leurs dynamiques relationnelles que la conception de la virilité dans la société moderne. En effet, victime des bienveillantes railleries de son épouse Ebba (Lisa Loven Kongsli, que l’on retrouvera dans la série Arte Occupied), Tomas a pour premier réflexe de nier… même devant l’évidence : l’enregistrement vidéo de l’événement. C’est qu’il lui est difficile d’assumer ses propres faiblesses en tant qu’homme et que père, et qu’il lui est finalement plus facile de discréditer sa compagne que d’avouer la vérité ; de fêlures en désaveux la situation s’envenime évidemment très vite, notamment lorsque tous deux prennent à témoin leur couple d’amis Fanni et Mats (Kristofer Hivju, chef sauvageon dans Game of Thrones), qui se retrouvent à régler leurs comptes de leur côté.

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Ce bijou glacé et grinçant n’a pas volé son prix et, s’il semble cruel, il sonne aussi particulièrement vrai. Le réalisateur et scénariste Ruben Östlund avoue ainsi s’être inspiré de vidéos Youtube dans lesquelles on voit se produire cette sorte d’incidents qui sortent de la norme tout en étant parfaitement ordinaires, et qui en ébranlant la structure familiale et amoureuse lui permettaient d’en disséquer sans pitié les mécanismes les plus inavoués. Complaisance et orgueil des uns, reproches et ressentiment larvé des autres, tout passe au travers de la mise en scène – brillante – et de dialogues au couteau. L’univers impeccable, aseptisé, parfaitement symétrique et immaculé dans lequel évoluent les personnages fait écho à la façade qu’eux-mêmes affichent (qui d’une famille unie, qui d’un couple fou amoureux), mais neige et design minimaliste sont tous deux aussi froids qu’inhospitaliers, représentatifs de leur hypocrisie et de leur superficialité. La distribution débite les répliques les plus acerbes avec tout ce qu’il faut de mesquinerie et d’animosité pour provoquer la gêne autant que l’hilarité chez le spectateur : humour noir et rire jaune font ici bon ménage, surtout que la question de l’identification et du « que ferions-nous à leur place ? » est omniprésente. La réponse est loin d’être univoque, entre étalage jubilatoire de médiocrité, nécessité du compromis et retour aux faux-semblants. Pour savoir si Tomas retrouve un semblant de dignité, ou du moins son illusion, il faut voir le film.

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Parce qu’un peu de misandrie de fait pas de mal dans un paysage cinématographique d’ordinaire misogyne, et parce qu’on voit rarement autant de cynisme dans un si bel écrin, n’hésitez pas une seconde à regarder Snow Therapy – disponible dans les catalogues VoD d’Arte et Bouygues.

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