Le filmeur et la glaneuse

En mars dernier, j’assiste à une conférence d’Alain Cavalier à l’EHESS. Il y revient, devant un amphithéâtre rapidement conquis par son humour sensible, sur l’ensemble de sa carrière cinématographique. C’est la première fois que je revois le personnage en chair et en os depuis la sortie d’Irène, en 2008 : il était venu discuter avec le public au MK2 Beaubourg à l’occasion d’une avant-première. Alain Cavalier, cinéaste hors-norme, alter ego d’Agnès Varda, est toujours ce petit homme « terriblement sympathique », humble et lucide, éminemment intelligent. Pour ceux qui le méconnaissent encore, il jouait en 2011 un jeu formidable avec Vincent Lindon dans le formidable et inventif Pater :

Alter ego d’Agnès Varda, car leurs travaux sur le réel, sur l’auto-fiction, avec l’aide des caméras qui se miniaturisent et se démocratisent, semblent se faire écho et se répondre, notamment entre Le Filmeur et Les Glaneurs et la Glaneuse.
D’un côté, Alain Cavalier exploite les images qu’il a emmagasinées des années durant, images de son quotidien, de sa compagne nue dans le lit conjugal, d’un oiseau qui vient pépier sur le rebord de la fenêtre, de son père rigidifié par la mort. Images tantôt anodines, tantôt terribles, qui s’enchaînent comme celles d’un film de famille, complétées par la voix du filmeur.
De l’autre, Agnès Varda prétexte un documentaire sur le glanage (des blés, des patates, des déchets après les marchés…), pour entre-tisser son investigation d’une réflexion sur son propre métier – glaneuse d’images – et sur l’invention d’un cinéma nouveau. Invention que permettent « ces nouvelles petites caméras (…) numériques, fantastiques », aux effets « stroboscopiques, (…) narcissiques, et même hyper-réalistiques ».

https://vimeo.com/37089032

Les deux glaneurs d’images, après avoir tourné des films de façon plus conventionnelle, explorent le domaine de l’intime. Dans le bouleversant Irène, film sans personnage (ou du moins sans visage humain) qui questionne l’absence d’une compagne disparue, Cavalier filme des objets quotidiens, des lieux familiers, des carnets personnels. Sa voix accompagne encore – c’est désormais sa méthode, sa marque de fabrique – les images, et leur confère une tendresse particulière. Cette voix seule, malicieuse et poétique, suffit à changer des images d’apparence anodines en images cinématographiques. Comme la voix de Varda, celle de Cavalier est une voix légère, presque rieuse, jamais dramatique. Avec humour, elle désamorce les paroles les plus graves, les sujets les plus terribles. Ce qui n’enlève rien à la force émotionnelle de ses films.

Les deux cinéastes – les deux filmeurs devrais-je dire – ont presque le même âge. Tous deux filment leurs corps, leurs rides, les attaques du temps. L’un triture avec ses doigts la peau qui pend dans son cou. L’autre expose ses cheveux blancs en gros plan et ses mains tachées par les années, et nous dit : « il y a mes cheveux, et mes mains, qui me disent que c’est bientôt la fin. »
Ce cinéma du réel, vivifié par des réalisateurs inventifs et soucieux de leur époque (déjà, dans Cléo de 5 à 7, Varda capturait l’air du temps et réalisait le portrait quasi documentaire du Paris de l’été 1960), c’est un cinéma qui parle de notre monde contemporain, où la frontière s’effondre entre le public et l’intime, où les images se multiplient et où chacun peut devenir cinéaste. Ils nous invitent à ne pas rejeter ces phénomènes en bloc, et plutôt à s’en réjouir : ils sont autant d’occasions de susciter la création, de générer de nouvelles formes et de partager des idées.
Varda et Cavalier ont enfanté une génération de filmeurs inspirés par les mêmes codes et techniques, de Jonathan Caouette à Sean Baker en passant par Maïwenn. Aidés par les technologies qui permettent désormais d’envisager la réalisation d’un grand film tourné avec un smartphone, ils donnent tout leur sens au concept de caméra-stylo, qui veut que le filmeur écrive avec des images comme le romancier développe son récit avec des mots.

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