Mon expérience mystique de la semaine : Cemetery of Splendour

Cemetery of Splendour, c’est le dernier film d’Apichatpong Weerasethakul (aucun mérite, j’ai copié-collé son nom depuis Google). A première vue, il paraît moins étrange, moins poétique et moins sensoriel que ses trois précédents. Il s’agit même d’une histoire vaguement inspirée de faits réels. En 2012, dans le nord de la Thaïlande, quarante soldats ont été hospitalisés pour une mystérieuse maladie du sommeil. Le point de départ du film est le même : un groupe de soldats plongé dans un sommeil profond est installé dans un petit hôpital d’une province reculée. Jenjira devient bénévole et commence à s’occuper d’Itt, un jeune homme auquel personne ne rend visite. Elle se lie également d’amitié avec Keng, une jeune medium auxquelles les familles font appel pour rentrer en contact avec les patients.

Pourquoi moins étrange ? Parce que nous sommes plongés au cœur de la culture Thaïlandaise, qui bien qu’à la pointe de la modernité, reste imprégnée par le magique, et où la croyance n’en est pas vraiment une quand il s’agit de vivre au quotidien avec l’invisible. Alors quand deux femmes s’attablent avec le personnage principal, lui annonçant qu’elles sont les deux princesses du temple et que les soldats ne guériront jamais, il n’y a aucune raison pour Jenjira – et pour nous non plus – de remettre quoi que se soit en question. Quand les parents des soldats utilisent la medium pour savoir ce qu’ils ont envie de manger et qu’elle leur répond de la salade et de la soupe de pousses de bambou avec un coca, personne ne doute de la véracité de ses propos ni de ses compétences.

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L’intérêt du film réside dans la porosité de la frontière entre magie et réalité, propre à cette culture, mise en exergue et amplifiée par le récit de Weerasethakul, qui brouille également les limites entre rêve et réalité, entre sommeil et éveil. Le tout est traité sans envolée lyrique, sans sentiment de mystérieux ou de sacré, mais avec une très grande trivialité (oui vous y verrez des gens faire leurs besoins). Certains y seront sensibles, d’autres n’y verront qu’un enchaînement de séquences d’un grand ennui où l’image ne sublime jamais le récit.

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D’autres, comme moi, y vivront peut-être une expérience quasi mystique. Je me suis rendue ce matin à la première séance de l’UGC des Halles (d’ailleurs, notre équipe y est tous les mercredis, venez nous dire coucou !) avec l’enthousiasme de la jeunesse, prompte à penser que si l’esprit le veut vraiment, il peut passer outre une courte nuit. Pendant la séance, je me suis donc assoupie pendant quelques secondes, à différent moments du film. En temps normal, j’aurais eu un peu honte et j’aurais gardé cette information pour moi. Après tout, j’ai vu suffisamment du film pour le juger et l’aveu inciterait mes interlocuteurs à ne pas me prendre au sérieux. Mais je suis dans l’obligation de rapporter cet événement qui m’a permis de vivre un moment cinématographique d’une grande force. Comme je l’ai dit plus haut, le film joue beaucoup avec l’idée que rêve, réalité et magie se côtoient sur le même plan. Or on sait que lorsque l’on s’endort malgré soi au cinéma, le cerveau pour contourner notre vigilance crée ses propres images mentales, laissant penser que l’on regarde toujours le film alors qu’on a commencé à rêver. Devant ce film particulier, l’expérience est d’autant plus fascinante qu’elle ajoute un filtre supplémentaire à notre perception.

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Je pense que ce jeu avec le spectateur n’est pas tout à fait fortuit. En effet, à un moment, les deux personnages se retrouvent dans une salle de cinéma, devant la bande-annonce d’un film thaïlandais complètement étrange et improbable. Le plan est tourné de telle façon qu’il donne la nette impression que vous êtes juste au rang derrière eux. Ainsi, vous devenez partie prenante du récit, par une mise en abîme poétique et presque abyssale. Et si vous aussi, vous hésitez au même moment entre réalité de la salle, du film et du rêve, vos sens sont réellement sans dessus dessous.

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On a longtemps pensé que dormir au cinéma était un signe évident d’ennui, la faute à un film qui n’arrive pas suffisamment à captiver l’esprit du spectateur. Il faut revenir sur cette assertion, car le sommeil est le vecteur le plus efficace pour vous faire oublier que vous n’êtes qu’un corps dans un fauteuil et vous donner l’impression magique de ne faire plus qu’un avec le cinéma. Qu’un homme aussi talentueux que Weerasethakul joue sur ces frontières et vous vivrez vous aussi une extase. Le tout est amplifié par le fait que vous ne ferez jamais face à une image déstabilisante qui ramène au fantastique, puisque les moments de magie ne sont que rapportés par le dialogue. L’étrangeté vient seulement du pacte que vous faites avec le film et ses personnages de croire et d’accepter tout ce qui est dit sans jamais le remettre en question. Ainsi il ne s’agit jamais de rompre avec le réel. Apichatpong Weerasethakul nous propose une manière complètement novatrice et fascinante d’interroger notre réalité mais aussi celle du cinéma.

Après ce manifeste pour l’acte de fermer les yeux au cinéma, il faudrait vérifier si l’expérience est propre à Cemetery of Splendour, où si elle peut être faite avec d’autres grands films sur le sommeil comme :

Sleeping Beauty de Julia Leigh

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La science des rêves de Michel Gondry

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Sleep d’Andy Warhol

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Mulholland Drive de David Lynch

MD

ou encore Paris qui dort, le premier court-métrage de René Clair.

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