En boîte de nuit avec James Gray

Parce qu’il faut bien faire la fête pour oublier que c’est la fin de l’été, nous profiterons de l’annonce du lancement du tournage de The Lost City of Z, le prochain film de James Gray (le récit d’une expédition menée en 1925 en Amazonie) pour revenir sur l’un des leitmotifs qui traversent sa filmographie : les boites de nuit.

C’est au début de The Yards, son second long-métrage, que James Gray nous offre une première immersion dans le monde de la nuit avec l’arrivée de Willie au Club Rio. Cette petite frappe du Queens du début des années 80, incarnée par Joaquin Phoenix, est ici en terrain conquis. A la tête de son groupe, sa magnifique copine au bras (Erica interprétée par Charlize Theron), le jeune homme blindé de thune tape la bise aux videurs, sert des mains en passant et paye les tournées d’alcool, le tout sous les yeux admiratifs de Leo son meilleur pote (Marc Walberg), tout juste sorti de prison. Au loin, Erica, la cousine de Leo, est en train de danser, il l’observe. Si l’on ne couche (a priori) pas en famille, cet instant marque le point de départ de l’enjeu sous-jacent de l’histoire : le trio amoureux.

Un enjeu par ailleurs renforcé par l’esthétique de la scène avec des spots éclairant Erica d’une couleur rouge charnelle et des cadrages rapprochés sublimant sa sensualité. Notons qu’à cet élément s’ajoute ici une caractérisation très contrastée des deux personnages principaux (le leader expansif et le timide introverti) dont l’opposition sur le plan à la fois sentimental et humain ne peut laisser présager qu’une confrontation imminente. Comme un premier indice, Willie donnera d’ailleurs un coup de poing à un inconnu qui avait osé danser avec Erica. Enfin, en plus d’une colorimétrie tirant largement vers le rouge, la musique « Samba de Janeiro », dont le volume sonore contraste avec une bande son jusqu’à présent minimaliste, accentue encore un peu plus le caractère extraordinaire de cet instant festif.

Instant festif que l’on retrouvera dès la scène d’ouverture de We own the night, le troisième film de James Gray. Mais, si dans The Yards le monde de la nuit n’apparaissait que le temps d’une scène, il sera désormais l’un des éléments constitutifs de l’histoire. Nous sommes maintenant en 1988 et Joaquin Phoenix est Bobby, le gérant du club le plus réputé de Brooklyn. Il est accueilli dans les premières secondes du film par Amada (Eva Mendes), lascivement allongée sur le canapé “so eighties” de son bureau. La scène est au ralenti, les couleurs sont chaudes, « Heart of Glass » du groupe newyorkais Blondie résonne dans nos oreilles. Les préliminaires commencent, les plans sont rapprochés, un sein est embrassé, une main glisse dans une culotte. Mais ça s’arrête déjà, Jumbo le pote de Bobby l’appelle : en bas c’est la folie, des filles dansent nues sur le bar et une bagarre éclate.

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Si l’on retrouve avec la scène de The Yards des similitudes tant sur le plan narratif (années 80, réussite affichée) qu’artistique (couleurs chaudes, musique forte recouvrant le son diégétique), nous changeons ici de point de vue. Il ne s’agit plus pour le spectateur d’observer la réussite affichée de Joaquin Phoenix à travers les yeux d’un autre mais d’être à présent de son côté. Une dimension qui prend tout son sens lorsque Bobby sort de son bureau : à ses pieds, la foule est déchaînée, ça danse, ça crie, nous sommes avec lui les rois de la nuit.
Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là. James Gray utilise cette scène pour caractériser le personnage incarné par Joaquin Phoenix mais également pour le positionner vis à vis, ici, d’Amada. Un positionnement dont on devine l’importance narrative au regard du choix porté par l’auteur de faire démarrer son film par une scène de sexe.
Evidemment, l’état de grâce ne durera pas. A l’image de The Yards, la bagarre qui éclate résonne comme le premier indice d’une violence sous-jacente qui entoure cette bulle insouciante. Et c’est bien en faisant de cette scène un objet aussi stylisé tant sur le plan visuel que sonore et narratif que James Gray la positionne en référence « positive » du reste de l’histoire. Peu à peu, tout ce qui la caractérisait disparaîtra. On passera des tons chauds aux tons froids, d’une musique très présente à une bande son minimaliste, et l’amour, l’insouciance, l’amitié, y passeront.

Si dans les deux précédents films la boite de nuit était le lieu et le moment où le fil narratif principal se nouait de manière inextricable avec une deuxième trame plus secondaire, celle-là axée sur les sentiments, dans Two Lovers le lieu s’inscrira dans une romance devenue seul et unique sujet du film.

Pour ce quatrième film, nous retrouvons Joaquin Phoenix (Leonard) à la fin des années 2000 en trentenaire vivant encore chez ses parents. S’il rentre dans la boite de nuit, c’est grâce à la fougueuse Michelle (Gwyneth Paltrow) qu’il connaît à peine mais dont il est follement amoureux. Ici, c’est elle qui rentre en VIP et fait la bise aux videurs. A l’intérieur, il y a une battle de breakdance. Leonard, pour montrer qu’il est cool, s’y essaie. La scène, hommage à la danse improvisée par Marcello Mastroianni dans Les nuits blanches de Visconti, est incroyable. Leonard, jusqu’alors pris dans un carcan familial oppressant, à qui les parents ont déjà tracés l’avenir sentimental et professionnel, se lâche ici pour la première fois. A travers cette nouvelle dimension, ce n’est plus l’homme introverti, victime d’un amour filial étouffant que nous voyons, mais bien un Leonard séducteur, capable de faire le show devant une foule admirative. Il danse ensuite avec Michelle, ils s’étreignent. Mais ça ne durera pas. Elle reçoit un sms : Ronald son copain (elle a donc un copain) ne viendra pas. Ça la déprime, elle ne se sent pas bien, elle va rentrer, fin de la soirée. Aussi bref que fut cet unique instant, la boite de nuit aura incarné ce que représente Michelle pour Léonard : la joie, la liberté, l’insouciance et l’imprévu. Un instant magique sublimé par la mise en scène. Les visages balayés par une multitudes de couleurs, les spots filmés à contre-jour et l’utilisation d’une musique extradiégétique pendant l’intégralité de la scène nous plongeant alors dans une sorte de réalité parallèle. Et le réveil sera douloureux, dès que Leonard sortira de la boite de nuit pour retrouver une Michelle éplorée, tout disparaîtra.

Or, c’est bien cette mise en scène qui, au delà de contextes narratifs communs (New-York, les enjeux amoureux, le show de Joaquin Phoenix), inscrit ces trois scènes comme des points de passage pour les protagonistes dans des univers idéalisés juste avant d’être rattrapés par la réalité. Ils sont puissants, aimés, séducteurs, mais la dichotomie esthétique entre ses instants et le reste des films nous rappellent constamment la fugacité du moment. Un élément renforcé par ce que représente en elle-même la boite de nuit : un lieu dans laquelle l’image que les personnages renvoient compte d’avantage que ce qu’ils sont, ce qui, inévitablement, ne pourra pas durer.

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S’il est peu probable de trouver une scène en boite de nuit dans le prochain film de James Gray, son intérêt pour le monde de la nuit est si présent que l’on retrouve également la transposition de ces thématiques (le show, le désir, voir et être vu) dans son dernier film The immigrant avec (encore et toujours) un Joaquin Phoenix évoluant dans l’univers des tripots du New York des années 20. Nul doute que son obsession nous régalera d’une scène similaire dans The Lost City of Z.

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