Le Grand Journal, l’infotainment en perte de vitesse

Le 7 septembre dernier marquait le lancement de la troisième époque du Grand Journal sur Canal +. Après Michel Denisot et Antoine de Caunes, Maitena Biraben est désormais chargée de porter la nouvelle formule du magazine étendard de Canal+. Premier signe du renouveau de Canal voulu par son principal actionnaire Vincent Bolloré, cette nouvelle formule a connu depuis son lancement des débuts pour le moins mitigé auprès du public. Une audience qui dégringole, des spectateurs représentant à peine un tiers de ceux de l’ancienne formule… l’accident industriel n’est pas loin. Pourquoi un tel désaveu ? Serait-ce donc là la fin de l’infotainment, ce cocktail mêlant infos et spectacle, si représentatif jusqu’à présent de l’identité Canal ?

Le Grand Journal et l’esprit canal, un héritage lourd à porter

LGJ n’est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un petit nouveau du Paf. Apparue en 2004, l’émission connait actuellement sa douzième saison. A ses débuts, Le Grand Journal a pour mission de remplacer – si ce n’est même de faire oublier – un talkshow devenu culte, Nulle Part Ailleurs. Diffusée de 1987 à 2001, NPA a été le pionnier de l’infotainment en France, en posant les bases d’une nouvelle formule mélangeant information, glamour et rire. Resté dans les mémoires pour avoir été le premier cadre des Guignols de L’info ou encore révélatrice des talents de José Garcia et Antoine de Caunes, l’émission n’a jamais craint le mélange des genres, créant les rencontres les plus improbables entre stars internationales et humoristes les plus caustiques. Difficile défi pour Le Grand Journal de marcher dans les pas de son aîné. Pourtant, onze ans après ses débuts le successeur pourrait aujourd’hui en remontrer au maître. A l’instar de Nulle Part Ailleurs, Le Grand Journal a accueilli des séquences devenues cultes. La Boîte à questions, où les stars se confrontent aux questions les plus impertinentes, ou Le Petit Journal (devenu indépendant du Grand), ont su marquer au point d’être quasiment incontournables. LGJ a aussi prouvé qu’il pouvait être un découvreur de talents. Omar et Fred à travers le SAV, Kyan Khojandi, Baptiste Lecaplain ou encore Bérangère Krief avec Bref ont pu connaître une reconnaissance médiatique grâce à cette émission. Pourtant, malgré ses succès, le conte de fées du Grand Journal fleuron de Canal + a connu ces dernières années un certain ternissement.

2048x1536-fit_grand-journal-presente-michel-denisot-2010

Les différentes formules ont toujours veillé à lier une image toujours plus glamour à une ligne impertinente, volontiers frondeuse voire même provocatrice, représentative de ce que l’on a pu appeler l’esprit Canal. L’objectif numéro un : se différencier de la concurrence en créant le moment inattendu, la réaction dont on se souviendra (en un mot : le buzz). Une volonté de créer l’évènement coûte que coûte qui a peut être conduit l’émission à trop vouloir en faire. Multipliant les invités, passant d’un sujet à l’autre à vitesse grand V, de François Fillon à Nabilla sans reprendre son souffle, il semble que la machine Grand Journal se soit emballée. A force de traiter de tout sans avoir le temps d’approfondir le moindre sujet, l’émission finit par agacer. Un ancien chroniqueur, Olivier Pourriol, met les pieds dans le plat en 2013 en dénonçant dans le livre On/Off. La comédie, un vide de la parole, une course au buzz sans autre but que lui-même, sans ambition autre que l’événement. Ni information, ni divertissement, LGJ tombe dans le piège de l’autocaricature, perdant peu à peu son identité dans une quête stérile du bon mot. Que subsiste-t-il de l’esprit Canal ? Une certaine confusion peut-être entre ironie maline et spectacle fouillis. Trop souvent critiquée, l’émission ne pouvait échapper à un remaniement en profondeur.

La-fin-annoncee-du-Grand-Journal

Une volonté de transformation, la rentrée 2015 comme renouveau

L’été 2015 marque une étape charnière dans l’histoire de Canal +. Sous la gouvernance renforcée du groupe Vivendi et de son dirigeant Vincent Bolloré, Canal voit ses fondamentaux remis en question. Les Guignols de l’info, considérés jusqu’à présent comme un rendez-vous incontournable, se voient menacés, créant ainsi un début de polémique sur l’évolution éditoriale supposée de la chaîne. Quant à l’organisation interne du groupe, elle connait un bouleversement inattendu. L’équipe dirigeante est profondément remaniée, le président de Canal +, Bertrand Méheut est remplacé par Jean-Christophe Thiery tandis que le directeur général du groupe, Rodolphe Belmer est écarté au profit de Maxime Saada. Au milieu de tous ces bouleversements, le remaniement du Grand Journal pourrait paraître anecdotique, pourtant l’émission se retrouve à endosser le rôle de première réalisation du nouveau Canal + sous l’ère Bolloré. Pas facile d’assumer le statut de premier indicateur d’une nouvelle identité déjà décriée avant même d’être devenue réalité.

7779636014_maitena-biraben-est-la-nouvelle-animatrice-du-grand-journal

Quelle identité pour ce Grand Journal troisième période ? Premier constat, l’émission a considérablement diminué son nombre de séquences. Fini la chronique politique de Jean-Michel Apathie, au revoir la miss Météo et adieu à la Boîte à Questions. Quelques-uns des marqueurs les plus traditionnels des anciennes époques sont effacés pour un magazine plus concis, plus resserré, dans le but peut être de faire oublier le fouillis trop souvent reproché.

Les nouvelles séquences ne bouleversent pas pour autant les sujets abordés jusqu’à présent. La politique reste fortement présente tout en opérant un léger virage consensuel. Chaque jour, l’émission commence par un entretien d’une demi-heure avec un invité politique faisant l’actualité. Interview menée par Maitena Biraben, ce moment se différencie des moments politiques de Jean-Michel Apathie ou de Natacha Polony par un traitement beaucoup plus « poli » de l’interviewé. L’objectif n’est pas la polémique, les polémistes ont été remerciés, ce qui compte aujourd’hui c’est de laisser à l’invité le temps de s’exprimer. Une formule qui rappelle énormément Le Supplément, l’ancienne émission de Maitena Biraben. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun puisque la séquence de Cyrille Eldin, Eldin Rapporteur, née dans le Supplément, arrive aujourd’hui dans le Grand Journal. L’émission n’est pas pour autant devenu un rendez-vous uniquement politique, une chronique tendance et société est animée par Lauren Bastide tandis qu’un moment littérature est incarné par Augustin Trapenard. Enfin, cette nouvelle formule ne fait pas l’impasse sur son côté people et humour en accueillant la nouvelle vignette Carte Blanche avec une célébrité préparant la séquence de son choix en plus du traditionnel invité en plateau.

1280x720-vAV

Nouveaux formats, reprises d’anciennes séquences (le Zapping) et volonté de laisser du temps à la parole de chaque invité, ce Grand Journal troisième période apparaît comme une fusion entre le passé et la dimension info/politique du Supplément. Par rapport à l’émission de l’année dernière, difficile de parler de grand bouleversement, le ton ayant changé mais pas le fond. Le changement le plus notable concerne le rythme de l’émission, aujourd’hui beaucoup plus lent. Si l’on s’attendait à une révolution on peut être déçu, même le nom a été conservé. La révolution Bolloré n’est pas aussi radicale que l’on aurait pu l’imaginer, mais comment expliquer que l’audience s’effondre malgré tout ?

Thématiques et esprit Canal, des obstacles difficiles à surmonter ?

Le principal défaut reproché aujourd’hui au Grand Journal relève du manque d’audace. Trop policé, trop sage,LGJ aurait perdu ce qui faisait son originalité pour devenir un talkshow comme il en existe tant, à peine différent d’un magazine comme C à Vous. Cette nouvelle formule serait-elle donc passée à côté de l’esprit Canal ? Aurait-elle perdue son impertinence ? Le sérieux de l’émission peut être déploré mais quant à l’esprit Canal, il faudrait que la notion ait encore du sens. Entre l’humour des Nuls, celui de Nulle Part Ailleurs ou l’ironie poil à gratter des Guignols, que regrette-t-on ? La nostalgie pour un Canal mythifié peut devenir un handicap pour toutes les tentatives de renouvellement d’émissions. L’année dernière, le retour d’Antoine de Caunes avait déjà été l’occasion d’invoquer un potentiel retour de l’esprit de la chaîne. Autant d’espoirs déçus lorsqu’il est devenu évident que le présentateur ne s’amuserait pas à refaire les mêmes choses que dans les années 90 avec Nulle Part Ailleurs. Comment surmonter la nostalgie d’un mythe lorsque l’on veut innover ? Il semble que l’on doive aujourd’hui faire le deuil de ce fameux esprit Canal dont on ne sait plus vraiment quels sont les contours. Au fond, plus qu’un ton, l’esprit Canal ne serait-il pas plutôt l’esprit d’invention et de renouvellement des formes, si caractéristique de la chaîne cryptée ?

1280x720-Cyx

La mise en avant de la politique dans l’émission est l’une de ses marques de fabriques mais ce peut être aussi son handicap. Elle est d’ailleurs la seule émission à faire ce pari sur sa tranche horaire. Face aux jeux N’oubliez pas les paroles et Money Drop, le rire avec Touche pas à mon poste ou les télé-réalitésSecret Story et autres Ch’tis, Le Grand Journal fait le difficile pari du sérieux dans un paysage plus centré sur le divertissement. Dans une période où le monde politique ne connait pas vraiment son plus haut taux de popularité, réunir une forte audience avec Manuel Valls ou Martin Schultz semble loin d’être garanti. Le choix de programmation peut faire débat mais constitue aussi une force en termes d’image, imposant le programme comme le lieu où se croisent les politiques faisant l’actu. Le désir de qualité, la volonté de faire du programme une vitrine de la chaîne pourrait-elle alors l’emporter sur les critères d’audience ? Il semble en tout cas que telle soit la situation aujourd’hui. Le débat de la place de la politique à la télévision reste entier, mais on ne peut reprocher au Grand Journal de ne pas oser.

Plus que le fond, c’est peut être la manière dont est traitée la politique qui pose question. Offrir une place à la parole politique pourquoi pas, mais dans quel but ? Entre entretiens trop polis et séquences dans les coulisses politiques un brin trop complaisantes, on peut s’interroger sur le rôle de l’émission dans son rapport aux politiciens. Savoir si les Verts ont oui ou non des chouquettes lors de leur réunion ne suffit pas toujours pour rameuter les foules. Pas assez critiques ni assez caustiques, les moments politiques du Grand Journal peinent encore à trouver une vraie raison d’être. Une chose est sûre, être accusée de tiédeur n’est pas vraiment la meilleure publicité pour une émission ayant plus que tout besoin de légitimité.

canal_grand_journal_valls

Enfin, autre raison qui peut aussi expliquer ce désamour pour Le Grand Journal : cette association permanente depuis les débuts de la nouvelle formule entre l’émission et Vincent Bolloré. Vivement critiqué pour sa prise de position contre les Guignols, accusé d’être l’artisan d’une censure sur les programmes du groupe, le personnage de Bolloré est actuellement plus garant de polémique que symbole de qualité. De là à voir dans le rejet du Grand Journal le symbole du rejet du dirigeant de Vivendi, il n’y a qu’un pas. Peu importe les qualités de l’émission, on peut légitimement se demander si son insuccès est dû à des questions de fond ou plutôt à un rapport plus politique à l’émission. La côte de popularité du dirigeant n’étant pas vraiment sur le point de remonter, on peut espérer que Le Grand Journal parviendra à sortir de cette image handicapante. A cette condition peut-être le programme aura-t-il la chance de convaincre dans la durée. Dans le cas contraire, le soldat Grand Journal pourrait bien connaitre un sacrifice prématuré.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s