Echec de The Apprentice sur M6 : L’entreprise est-elle une téléréalité comme une autre ?

Une téléréalité d’un genre nouveau dans le paysage audiovisuel, voilà la promesse faite par M6 dans le battage médiatique qui a accompagné cette rentrée avec le lancement de la déclinaison française de The Apprentice. Créée  en 2004 aux Etats-Unis et co-produit par Trump Productions, l’émission qui met en concurrence des jeunes espérant décrocher un CDI prestigieux et grassement payé y réalise des scores d’audiences qui font les beaux jours de  la chaîne NBC. Adapté avec succès dans de nombreux pays dans le monde (Brésil, Finlande, Irlande, Royaume-Uni, Indonésie etc.), The Apprentice n’a pourtant pas remporté les suffrages du public français. Que doit-on ou peut-on déduire de cet échec ? Monde de l’entreprise et téléréalité seraient-ils deux univers incompatibles chez nous ? L’échec est-il dû aux mécaniques de jeu et au format lui-même, ou simplement à son incompatibilité avec notre perception du monde du travail ?

Concept et flop historique d’audience pour M6

Le concept : un dirigeant charismatique recherchant un directeur commercial pour sa société fait passer des épreuves de recrutements à plusieurs candidats motivés (et prêts à tout ?) pour décrocher le CDI. Ces derniers, répartis en deux équipes (garçons contre filles), désignent eux-même, au fur et à mesure des épreuves, ceux ne méritant pas d’atteindre le Saint Graal contractuel. Une fois le peloton d’exécution constitué, il revient au patron lui-même d’éliminer le candidat ou la candidate de son choix, et ce jusqu’au vainqueur.

Pour ce faire, dans la version américaine, Donald Trump, a pris pour gimmick de pointer le doigt sur le candidat qu’il a choisi d’éliminer en prononçant cette implacable réplique « you’re fired ». The Apprentice a en effet contribué à la renommée médiatique du provocateur candidat Républicain. En plus d’être le co-producteur du format, le milliardaire américain a été le patron de l’émission jusqu’à sa décision récente de briguer l’investiture de son parti pour la Maison Blanche. Pour la version française, point de candidat à la présidence mais Bruno Bonell, président de Syrobo et multi-entrepreneur dans la haute technologie. Ce patron moins médiatique que Bernard Tapie ou Alain Affelou (dont les noms ont été évoqués dans la version française) a pris le parti de remplacer la phrase de monsieur Trump par un édulcoré et plus humain « Vous n’êtes pas prêt ».

Endemol, qui a produit cette adaptation, a en effet décidé de lisser un peu la trame du programme afin de ne pas trop heurter nos sensibilités. L’essentiel a néanmoins été conservé et assumé. M6 comme Endemol ont ainsi misé avec The Apprentice sur le caractère novateur de l’émission. Jamais on n’avait vu un tel concept en France mais force est de constater que la nouveauté ne séduit pas toujours. Deux semaines après le début de la diffusion, le format est déprogrammé dans l’urgence sans même passer par une seconde vie sur W9, comme récemment Masterchef qui était passé de TF1 à NT1. Si les derniers épisodes seront disponibles en replay sur le site d’M6, on ne peut que constater l’empressement de la chaîne de tourner la page sur ce qui restera comme un de ses plus gros flop d’audiences sur les cinq dernières années. Battue par Arte et même par TMC en seconde semaine, M6 comme Endemol ont dû rapidement constater le rejet massif du concept. Dans un communiqué, la chaîne a tenu à préciser que, selon elle, ce flop d’audience s’expliquait uniquement parce que le « programme ne correspondait pas aux attentes des Français aujourd’hui ».

En tout cas, si les téléspectateurs français ont été peu nombreux à se passionner pour cette course au CDI, les journalistes ont eux été prompts à réagir à la mise à l’antenne de cette adaptation. A écouter ce qui a pu se dire, deux manières de voir et concevoir le programme semblent s’opposer : certains y voient une vitrine réaliste et positive pour le monde du travail alors que d’autres dénoncent un programme honteux et moralement condamnable.

Bandeau 2 The apprentice

Quand on veut on peut

Certains ont fait le choix de défendre coûte que coûte ce format malgré le déluge de critiques. Nicolas Copperman, président d’Endemol France s’est par exemple défendu d’avoir voulu produire une énième téléréalité sensationnaliste et vide de sens et de messages. Non, détrompons-nous, The Apprentice, ne visait qu’à « proposer à des gens une opportunité pour changer de vie avec un patron humain ». C’est en tout cas ce qui, apparemment, a motivé plusieurs participants au programme. Remy, candidat toulousain, a par exemple déclaré dans La Dépêche qu’en acceptant de faire partie de l’aventure « son objectif était simple : essayer de montrer à tous les Français qu’il ne faut pas faire de hautes études pour réussir ». L’émission met en effet en compétition des gens venant de tous horizons académiques afin de mettre en lumière un monde du travail ouvert à la diversité des parcours. Une ouverture bien loin de la vision sclérosée qu’on en a souvent. Comme l’a confié Caroline, une autre participante, au Parisien, « cette émission c’est aussi une façon de montrer aux jeunes et aux moins jeunes que tout est possible (…)  et qu’avec peu de moyen on peut toujours réussir car la volonté prime sur tout ». The Apprentice se voudrait donc un programme salutaire reprenant le rôle d’ascenseur social que la République semble, trop de fois, avoir du mal à assumer seule.

De plus, certains chasseurs de têtes interrogés ont défendu ce format, le jugeant plutôt conforme à la réalité. C’est le cas, notamment, de Pascal Poiget, qui a jugé que The Apprentice était en réalité moins caricatural que ne pouvait le laisser supposer la bande-annonce. Mieux, on frôlerait presque le documentaire, le programme montrant relativement bien le process de recrutement pour un poste de directeur du développement commercial, où les recrutements à plusieurs sont monnaies courantes. Enfin, il n’a pas trouvé déraisonnable ou démago de faire concourir pour le poste des candidats ayant des niveaux de diplômes différents, puisque selon lui, dans le métier visé, c’est le bagou plus que la formation estudiantine qui prévaut. The Apprentice ne serait donc pas une téléréalité comme une autre mais bel et bien une réalité montrée à la TV sans fard ni filtres ? L’ambition du programme serait-elle simplement de montrer le monde du travail tel qu’il est ?

Tel n’est pas l’avis, en tout cas, des détracteurs du programme, qui n’y voient qu’une triste caricature de ce que le monde du travail aurait de plus cynique. Pire : la diffusion d’un tel format aurait même quelque chose d’indécent.

De qui se moque-t-on ?

« Fiasco moral », voilà comment The Apprentice a été qualifié par certains chroniqueurs lors d’un débat sur l’émission sur le plateau de Touche Pas à Mon Poste. Et il est vrai que faire d’un contrat de travail l’ultime totem de ce Koh Lanta de l’entreprise a de quoi dérouter, notamment dans le contexte économique actuel. Comment ne pas ressentir une pointe de gêne à se divertir en regardant des jeunes s’écharper dans l’espoir de mettre leurs carrières professionnelles sur de bons rails, alors même que le nombre de chômeurs ne cessent de croître et que 85% des embauches se font aujourd’hui en CDD ?

De plus, l’émission donne à voir ce que le monde de l’entreprise a de plus anxiogène : le stress du recrutement. Pas étonnant que peu de téléspectateurs aient eu envie de revivre depuis leur canapé ce à quoi ils sont confrontés trop souvent pendant leurs heures de travail. Faire d’un tel sujet un divertissement a donc peut-être été une erreur et avait de quoi dérouter.

Le casting des candidats n’a pas non plus été exempt de critiques. Uniquement constitué de jeunes (absence de séniors donc), The Apprentice a mis en lumière, par le montage réalisé, des postulants tombant souvent dans la caricature de l’ambitieux sans scrupules, en décalage avec une émission familiale censée divertir et fédérer. Conscients qu’il n’y aurait qu’un seul élu, certains participants étaient prêts à tout pour parvenir à décrocher ce contrat tant espéré, quitte à écraser tous ceux qui se retrouveraient sur leur chemin. Or ces comportements caricaturaux entachent un peu le sceau de réalisme dont le programme se veut frappé et créent avant tout chez le téléspectateur une réelle antipathie pour les candidats… et donc, au bout du compte, pour le programme lui-même. Voir depuis son canapé les pires aspects du monde du travail n’a rien de divertissant.

Mais doit-on déduire de l’échec d’audience et des condamnations morales faites par certains que télévision française et monde de l’entreprise seraient deux univers incompatibles ?

Une incompatibilité culturelle

Du côté d’Endemol ou de M6, on réagit à l’échec de The Apprentice en affirmant que c’est le principe de compétition qui a été mal accepté mais que les « gens aiment bel et bien l’entreprise », comme a pu le répéter Frédéric de Vincelles, directeur des programmes de la chaîne. Et qu’il s’agisse de Patron incognito, sur M6 également, de Business Angels : 60 jours pour monter ma boîte autrefois sur France 4 ou même, dans un autre registre, de Caméra café, encore re-diffusé sur Paris Première, force est de constater qu’entrepreneuriat et monde du travail ne sont pas incompatibles avec succès d’audience ou d’estime. Mais alors, comment expliquer le rejet du public et les foudres des commentateurs que s’est attirée cette course au CDI ? Comment expliquer que The Apprentice fonctionne dans de nombreux pays et pas chez nous ?

Il ne peut pas s’agir uniquement de la morosité économique ambiante (souvent invoquée par les détracteurs français pour expliquer l’indécence de l’enjeu) puisque le contexte économique est ou a été le même aux Etats Unis, où le programme reste toujours aussi populaire et où les saisons continuent de s’enchaîner. Non, il y a fort à penser que le fiasco télévisuel qu’a connu The Apprentice ne soit pas tant dû au programme lui-même mais bel et bien à une façon d’appréhender le monde de l’entreprise, bien différente de celle des anglo-saxons. Notre droit du travail est encore aujourd’hui très protectionniste. Notre rapport à la réussite individuelle et aux moyens que l’on se donne pour y parvenir aussi. On est bien loin du libéralisme chéri, entre autre, dans le pays de l’oncle Sam. Créer du divertissement sur la mise à l’épreuve anxiogène de candidats libéraux et prêts à tout ne pouvait donc pas fonctionner en France.

the apprentice image

Cet échec aurait pu être anticipé. Même si, comme on l’a déjà dit, Endemol a essayé d’arrondir les angles sur quelques points, c’est l’essence même du concept qui a posé problème. La télévision a ceci de subtil qu’elle reste un média profondément culturel. Elle s’adresse aux téléspectateurs d’un pays mais est également leur reflet. Mettre à l’antenne un format aux valeurs fondamentalement éloignées du pays dans lequel on le diffuse ne peut conduire qu’à l’échec.

Échec moral plus que fiasco télévisuel, The Apprentice est sûrement un programme trop anglo-saxon dans son concept pour les Français que nous sommes.

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