Notre sélection de la semaine : Crimson Peak (et quelques autres)

Né au 18è siècle et principalement britannique, le roman gothique est un genre littéraire très codifié, tant dans son ton que dans ses motifs, et on a pu le voir transposé à l’écran grâce à l’esthétique du même nom. Mais c’est aussi à lui que l’on doit une bonne part du bestiaire fantastique aujourd’hui décliné sous toutes les formes possibles, du vampire à la créature du docteur Frankenstein. En réalisant Blade 2 et en développant la série The Strain, mais aussi en donnant vie à des monstres dignes de Lovecraft dans Le Labyrinthe de Pan ou Hellboy, Guillermo del Toro avait déjà montré son intérêt pour cette tradition artistique ; avec Crimson Peak, il s’y consacre franchement… Mais sans rien perdre pour autant de son style caractéristique.

De la panoplie du roman gothique, tout y est : la large et effrayante bâtisse plantée dans un paysage désolé, le ténébreux noble désargenté qui titille les hormones autant que l’instinct de survie (et éveille donc simultanément chez l’héroïne l’envie de fuir et de lui arracher ses vêtements), l’héroïne en question, innocente jouvencelle perdue en territoire hostile… Le problème avec ces codes fermement préétablis, c’est qu’ils limitent fortement toute possibilité de surprise, et le spectateur ne lèvera pas le moindre sourcil lors des révélations successives de scabreux secrets. Par contre, la prédilection du réalisateur pour l’horreur et les univers visuels flamboyants donne tout son sel à Crimson Peak. Là où d’autres optent souvent pour un système d’euphémismes et de symboles cryptiques pour rendre une atmosphère énigmatique et inquiétante, avec tout plein de métaphores obscures, d’allusions et de non-dits pour signifier le sexe et la violence latents, Guillermo del Toro traduit toute la puissance d’évocation du canon gothique de la manière la plus hyperbolique et éclatante. Pourquoi y aller par quatre chemins quand on peut partir du principe que la maison est construite sur de l’argile rouge vif ? Peut-il y avoir image plus saisissante que celle d’une maison qui saigne ?

Mia Wasikowska est familière des films en costumes, et elle s’est peut-être ici inspirée de son interprétation de Jane Eyre pour Cary Fukunaga. Les sœurs Brontë ont utilisé beaucoup de motifs gothiques dans leurs romans, et cette adaptation ne pouvait que le refléter : landes, mystère et beau gosse tourmenté (ici, Michael Fassbender) sont là aussi au programme.

Mais pour revenir aux origines du roman gothique porté à l’écran, pourquoi ne pas découvrir La Chute de la maison Usher ? D’une nouvelle de Poe, Jean Epstein a tiré un chef d’oeuvre du film d’horreur muet. Une autre version, réalisée en 1960 par Roger Corman, nous raconte la même histoire sous un jour moins crépusculaire.

Dans un autre registre, pour les petits cinéphiles et les grands enfants, Arthur recommande le très beau film d’animation Mune, Le Gardien de la Lune, de Benoît Philippon et Alexandre Heboyan, où l’on reconnaîtra les voix de Michael Gregorio, Omar Sy et Izia Higelin. Mune raconte la quête cosmogonique d’un petit faune bleu, dans un monde où le soleil a été harponné et attaché à des chaînes puissantes pour éclairer le jour, et où la lune est un croissant de pierre brillante taillée autrefois dans le monde des rêves. Trimbalés dans le ciel par de gigantesques temples vivants, les astres apportent la lumière et l’équilibre à cet univers peuplé de créatures étonnantes et rigolotes. La morale de l’histoire nous rappelle les grands Miyazaki tels que Mononoké et Le Château dans le Ciel, où des êtres imaginaires incarnent la nature et sa fragilité, et où les méchants ne sont jamais vraiment méchants, mais simplement corrompus par des forces négatives dont ils peuvent guérir.

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De son côté, Léontine vous recommande le dernier film de Woody Allen, L’homme irrationnel, avec Emma Stone et Joaquin Phoenix, impeccable en professeur de philosophie bedonnant, dépressif et alcoolique. Une comédie plutôt prévisible dans laquelle on retrouve les leitmotivs chers à Woody Allen, mais qui fait son effet. Reflet de l’intérêt du cinéaste pour la philosophie, il aborde, à travers cet homme brillant en pleine crise, Kant, Kierkegaard, l’Existentialisme, des concepts lourds qu’il affirme dans ses cours ne considérer que comme de la masturbation verbale n’ayant aucun sens dans le monde réel. Ses questionnements sur la morale, la logique, le hasard inondent brillamment le film et ses intrigues amoureuses. C’est finalement l’accomplissement d’un acte existentialiste qui redonnera un sens à sa vie, intellectuellement, créativement et sexuellement. Un bel hommage à L’inconnu du Nord-Express. Enfin, si tout cela vous intrigue, on ne pourrait que vous conseiller de regarder aussi le Conte de Printemps d’Eric Rohmer :

Enfin, ce n’est pas avec joie mais avec admiration que Jordan a vu Par accident : pour le jeu d’acteurs, pour la justesse de leurs rapports et pour l’histoire dont la linéarité apparente saura bien se jouer de nous. Amra, une jeune femme introvertie, renverse un piéton alors qu’elle ne regardait pas la route. Sa vie brisée, ravagée par la culpabilité, changera pourtant avec l’arrivée d’Angélique, une parfaite inconnue qui témoignera en sa faveur : “ce n’était pas sa faute, l’homme s’était jeté sous ses roues”. Soulagée, embarquée par la personnalité fantasque de cette dernière, la renaissance d’Amra sera spectaculaire. Mais, très vite, cette Angélique généreuse et décomplexée, interprétée avec brio par Emilie Dequenne, nous entraînera dans une relation étouffante. Si elle ne perd pas la raison, la folie ne sera jamais loin. Pris à la gorge, nous ne pourrons qu’assister à la chute de ces êtres dont l’histoire glisse progressivement vers le thriller.

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