Le choc cinéphile de la semaine : Notre petite soeur vs The Lobster

Hasard du calendrier, aujourd’hui sortent dans les salles deux bons films présentés en sélection officielle à Cannes, qui sont aussi certainement les plus opposés en terme d’univers cinématographiques. D’un côté le film du japonais Koreeda, un habitué de la Croisette, qui en dix ans et autant de films s’est créé une filmographie très homogène : celle d’un Bisounours battant le pavé caméra au poing pour traquer la bonté et la douceur partout où elle se cache, et de l’autre, The Lobster de Yorgos Lanthimos, sorte de fils caché de Lars Van Trier et de Wes Anderson, qui fut lui aussi découvert à Cannes avec son film coup de poing Canine en 2009. Lequel de ces deux auteurs contemporains et de ces deux visions antagonistes pourra vous séduire cette semaine ? Sophie et moi confrontons nos points de vue.

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Sophie Notre petite sœur raconte l’histoire de trois jeunes filles vivant dans une maison traditionnelle entourée d’un jardin verdoyant à Kamakura (l’une des villes les plus agréables du Japon, entre temples enfouis sous les végétaux, petites échoppes et plage), qui à la mort de leur père découvrent l’existence d’une autre sœur, une adolescente de 14 ans. Devenue orpheline, elles lui proposent de venir s’installer chez elles et de partager leur quotidien. Le film de Koreeda suit l’inverse du cheminement habituel des récits familiaux. Le bonheur primaire ne va pas être remis en question ni bouleverser l’ordre établi avec l’arrivée du drame, mais au contraire, il va encore s’épanouir et s’agrandir après la confrontation à la mort. La caméra du réalisateur s’attache à montrer comment la nouvelle arrivée va se creuser petit à petit une place dans la vie de ses sœurs, sans avoir besoin de recourir à des éléments narratifs artificiels mais comme dans la vie, en suivant les petites choses du quotidien qui comptent plus que n’importe quoi. Et miracle, le spectateur (celui qui a un cœur bien sûr) va lui aussi, en suivant ces récits intimistes, trouver sa place dans la famille et se sentir enveloppé par la chaleur de cet amour tranquille. Tremblant que quelque chose puisse venir troubler l’équilibre établi, il s’inquiète du moindre changement d’humeur ou du moins trouble dans le quotidien des sœurs (toutes plus belles les unes que les autres, cela va sans dire). Là où certains pourront voir un film mièvre, niais, dénué d’action et ressortiront blasés d’ennuis, d’autres comme moi seront surpris et réjouis par l’originalité d’un scénario si banal en apparence. Car ils sont bien rares les films qui n’ont d’autre enjeu narratif que de voir des personnages vivre ensemble dans la joie et dont le but ultime est de montrer presque visuellement comment l’amour s’accroît. Fans de Lost in Translation, adorateurs des films d’Alain Cavalier, militant pour la reconnaissance du film l’Odeur de la papaye verte, ardents défenseurs des films où il n’est question que de vivre au mieux et d’être heureux comme dans Alexandre le Bienheureux ou Lulu femme nue, ce film devrait répondre à vos appels rarement satisfaits au cinéma. Bien loin des sentiments négatifs qui sont légion et que vous pourrez sûrement ressentir dans The Lobster.

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Magui – En effet, le truc de Yorgos Lanthimos, c’est plutôt de maltraiter son spectateur, et il est fort possible qu’en sortant de la séance de son dernier film vous ayez besoin d’une cellule de soutien psychologique. Bien loin de nous rassurer et de nous envelopper dans la confortable et bienveillante quiétude d’un foyer aimant, le film nous emmène dans une cruelle lande dystopique pour un séjour qui laisse physiquement tendu et éprouvé – et ce n’est qu’un faible écho de la souffrance physique et morale subie par les personnages. Ceux-ci vivent dans une société moderne mais tordue, où les relations sentimentales sont régies par un régime de lois oppressives et discriminantes. Le couple devient un devoir et tout manquement à ce devoir réclame une réparation, qui justifie un traitement brutal et malsain. Les célibataires sont des parias, une frange de la société qu’il faut absolument éliminer. Ce mode de fonctionnement inhumain entraîne de graves dysfonctionnements et des dérives extrêmes, tant d’un côté que de l’autre, avec pour horizon la possibilité d’être torturé ou changé en l’animal de son choix – soit une extermination qui ne dit pas son nom. Comme à son habitude, le réalisateur nous offre peu d’explications et préfère laisser les événements parler d’eux-mêmes ; il choisit par ailleurs de développer sa noire satire à la plus petite échelle du récit, celle d’individus et de leur intimité, sachant que ceux-ci sont fortement déséquilibrés par l’entremise de cette doctrine perverse. Un Colin Farrell méconnaissable, formidable en moustachu gauche, tente tant bien que mal de s’arranger de cette situation, tantôt en se conformant au système, tantôt en s’y opposant, peut-être pour s’en libérer et, qui sait, trouver une relation épanouie en dehors de normes absurdes… Mais peut-on vraiment se défaire d’un système ? La réponse dans ce film aussi dur que décalé, kafkaïen au possible.

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