La douche chez De Palma

Entre Carrie au bal du diable, Scarface, Mission impossible, Les Incorruptibles ou encore Snake Eyes, quel est le point commun ? Evidemment : Brian De Palma. Cinéaste du Nouvel Hollywood des années 1970 où il côtoie Martin Scorsese, Steven Spielberg, George Lucas et Francis F. Coppola, les images de ses films ont marqué plusieurs générations : la poussette dévalant les escaliers de la gare de Chicago, l’Indien maniant sa tronçonneuse avec sadisme dans Body Double ou Tom Cruise suspendu dangereusement à un fil. Entre les thèmes et leitmotivs récurrents du cinéaste (le plan-séquence, le rouge, le double, etc.), il en est un qui nous a particulièrement marqués : les scènes de douche.

Tout commence avec Psychose de Hitchcock et sa fameuse scène de la douche. Film de 1960 devenu culte, avec la sensualité de Janet Leigh se savonnant, l’ombre derrière le rideau s’approchant lentement du corps dénudé et cette silhouette tenant un couteau, sont devenus des éléments familiers. Et bien sûr ce montage, si fragmenté que l’on se demande si l’arme touche réellement le corps de l’actrice. Le couteau ne pénètre pas la peau mais pourtant, le spectateur y croît. Hitchcock accélère son montage et confronte le couteau au corps en champ / contre-champ. La vitesse des plans lors de l’attaque, dans une séquence où les autres plans demeurent longs, accroît l’impression de pénétration.

Toutes ces composantes, De Palma s’en souviendra jusqu’à construire ses films autour de cette célèbre scène. Les scènes de douche chez De Palma ne sont pas seulement passagères mais constituent en premier lieu de véritables pivots narratifs : John Travolta devra trouver, tout au long de Blow out, le cri apeuré d’une jeune fille dans une douche ; c’est après avoir échappé de justesse à une scène de torture dans une douche que Tony Montana révélera à la population son devenir de gangster ; l’héroïne de Pulsion sera sauvagement assassinée dans un ascenseur au milieu du film comme dans Psychose, etc. A chaque fois, la scène de la douche est un retournement de situation, la clef de voûte du film, ou tout du moins une scène fondatrice. Evidemment, le voyeurisme et les formes phalliques (du pommeau de douche au couteau) inonderont les films du cinéaste qui s’amusera, tout au long de sa carrière, à remodeler cette scène à sa guise.
Au milieu de Phantom of the Paradise (1974), le chanteur Beef se prépare, entre deux drogues, au concert du soir. Sous la douche, il chante une chanson écrite par Winslow Leach, devenu le fantôme du lieu. Soudain, le fantôme apparaît, arrive lentement jusqu’à interdire la parole au chanteur par une ventouse. De Palma reprend plusieurs éléments d’Hitchcock : les carreaux blancs, l’ombre qui s’approche, le couteau tendu. Ici se mêlent horreur et comique, horreur par l’apparition du fantôme et sa voix torturée, comique par l’utilisation de la ventouse. La parodie de cette scène prend sens dans ce film excentrique, mariant le mythe de Faust à l’univers de Frankenstein.

En 1976, Carrie au bal du diable s’ouvre par une scène de douche. Pendant le générique de début, sur la très belle musique de Pino Donaggio, l’adolescente Carrie White se savonne sensuellement dans les vestiaires du lycée. La découverte de la sexualité et de son propre corps sont rendus évident par le pommeau de douche – objet phallique – en amorce du cadre et en direction du visage de Carrie. Soudain, dans cet aparté sensuel apparaît du sang, les premières règles de Carrie. La musique s’interrompt, le ralenti disparaît, la brume s’évapore et les yeux de la jeune fille deviennent graves. Elle panique et va voir ses camarades, qui se moquent d’elle. L’humiliation de Carrie commence et s’achève par le sang, du sang intime sous la douche à la douche de sang de la scène finale.

C’est dans Pulsion en 1980 que De Palma travaillera plusieurs fois ce leitmotiv. Kate Miller sort de chez son amant et entre dans un ascenseur. Soudain, elle comprend qu’elle a oublié sa bague et remonte au plus vite. Lorsque les portes s’ouvrent, un tueur l’attend, lui entaille la main, lui cisaille violemment le visage pendant que les portes se referment. L’ascenseur a remplacé la douche mais les éléments sont là : un espace cloisonné, le rasoir a remplacé le couteau, du sang, un gros plan sur les yeux de la victime, la main tendue vers le témoin, le port de la perruque du tueur, les violons stridents de Pino Donaggio rappelant ceux de Bernard Herrmann.

Plus tard, la scène finale reprend les codes de l’ascenseur. Cette fois-ci, Liz Blake, le témoin du précédent assassinat, est la victime. Le tueur apparaît derrière la porte alors qu’elle se douche, puis elle se réveille en sueur : ce ce n’était qu’un cauchemar. Cette hantise qui clôt le film répond d’ailleurs à la scène d’ouverture où Kate Miller se touche sensuellement, dévoilant les parties les plus intimes de son corps, en gros plan. A la fin du film, le réveil de Liz apeurée cite également la fin de Carrie au bal du diable, où l’une des victime se réveille en sursaut avec le même cadrage. Dans ces deux films, les ouvertures sont des scènes de douche, et les deux se terminent par des angoisses sur un lit, comme si prendre une douche constituait l’un des interdits fondamentaux d’un film depalmien.

Un an plus tard, l’ouverture de Blow out montre dès le deuxième plan une tentative de meurtre dans une douche. Les codes sont toujours là : buée, sensualité, espace cloisonné, un tueur qui arrive, un couteau tendu, une femme qui crie. Une femme qui crie ? Justement, le cri de cette femme constituera l’histoire du film puisque John Travolta devra trouver le cri juste à mettre sur cette scène de série Z. Dans la logique depalmienne, si le meurtre avait eu lieu dès l’ouverture du film, il aurait alors été possible que l’assassinat de Nancy Allen, l’héroïne du film, n’ait pas lieu. Car chez De Palma, prendre une douche sans s’y faire tuer n’est qu’un retardement avant que la mort ne frappe brutalement. Nancy Allen (la femme de De Palma à l’époque), double de l’actrice de série Z, se fera par conséquent sauvagement assassiner.

En 1983 sort Scarface, film culte du réalisateur. La scène de la douche invite cette fois-ci à la torture : un gangster tronçonne un coéquipier de Tony Montana, lui-même obligé de regarder son ami se faire déchiqueter. La tronçonneuse a remplacé le couteau et dans un jeu de montage, lorsque le gangster coupe le bas de la victime, De Palma filme Tony Montana à partir de la taille en contre-champ, déplaçant la souffrance physique de la victime au corps de Tony.

Enfin en 1984, Brian De Palma termine Body Double par une scène de douche. Nous sommes sur le tournage d’un film de série Z et une jeune fille se douche tandis qu’un vampire vient derrière elle et la touche. Soudain, le réalisateur apparaît derrière eux et demande à changer l’actrice afin de filmer les seins de la doublure, qui s’installe à son tour dans la cabine. Avant qu’un fondu au noir ne coupe cette scène, le vampire mord la jeune fille, du sang coule sur ses seins. Le sang, toujours, est associé à la douche (excepté dans Phantom of the Paradise). Plus important encore, De Palma rejoue ici la scène d’ouverture de Pulsion réalisé quatre ans auparavant. Kate Miller se touchait les parties intimes tandis que De Palma les montrait en gros plan. Le cinéaste reprend ici le même procédé et explique à la fois son propre cinéma tout en le parodiant par ce découpage entre tête et seins. Cette scène de douche où l’actrice est littéralement remplacée par un body double fait également écho à l’ouverture de Blow out (une scène de douche dans une série Z) et termine dans le même temps la période hitchcockienne de De Palma, où cette scène fut l’un des leitmotiv les plus importants du cinéaste.

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