Beyoncé & cinéma

Halloween n’est pas une célébration très courue en France mais aux Etats-Unis, c’est une autre paire de manches : se déguiser est plus ou moins une obligation généralisée, quel que soit l’âge, la catégorie socio-professionnelle ou la motivation (et non, il n’est pas question d’enfiler une simple marinière et dire qu’on est pêcheur). Enfants comme adultes, tout le monde s’y met joyeusement et fait preuve de trésors d’ingéniosité, même les stars… Souvent pour un résultat d’autant plus impressionnant que si elles se prennent au jeu, c’est avec des moyens financiers proportionnels à leur célébrité, et donc un budget costumes nettement plus élevé qu’un investissement dans un faux nez de sorcière en caoutchouc puant.

bey1

Storm, X-Men

A chaque Halloween son lot de photos de stars grimées avec extravagance, prises lors de soirées mondaines dont le mannequin Heidi Klum est souvent la reine. C’est un clin d’œil efficace et ludique aux fans divers et variés, un rappel que les acteurs, chanteurs et autres sont des êtres humains avant tout, qu’ils font la fête, qu’ils ont un sens de l’humour, et qu’ils partagent des références communes avec leur public – tout en ne cessant jamais, bien entendu, de se mettre en scène. Heidi Klum a une fois de plus marqué les esprits en Jessica Rabbit de Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, mais elle n’a pas été la seule à incarner une icône cinématographique cette année. Beyoncé s’est changée en non pas un, mais deux personnages de films populaires au cours du mois d’octobre : la mutante aux pouvoirs météorologiques d’une saga super-héroïque et la reine d’un pays fictif d’où provient Eddie Murphy dans une comédie de John Landis. De fait, le cinéma tient une place plus importante dans l’inspiration de la chanteuse qu’on ne le soupçonne souvent. L’occasion de revisiter son oeuvre sous l’angle cinéphile…

bey2

La reine Aoleon, Un Prince à New York

Le lien le plus évident que Beyoncé entretient avec le cinéma réside dans sa carrière d’actrice. Si elle n’a effectué que des doublages depuis 2009, le début des années 2000 la voit tenir plusieurs rôles, notamment de chanteuse, dans des films qui sont pour la plupart très passables – entre autres, un Carmen adapté avec hip-hop et Wyclef Jean, un Austin Powers et une nouvelle version de la Panthère Rose. Dreamgirls a avant tout été la révélation de Jennifer Hudson, tandis que Cadillac Records n’a connu qu’un très modeste succès en salles. Un projet de remake du classique Une Etoile est née, où elle reprendrait la partition de Judy Garland, est évidemment très prometteur… Mais mijote dans les cartons des studios de production depuis plusieurs années déjà (quoique la rumeur lui attribue enfin un réalisateur en la personne de Bradley Cooper).

bey3

A bout de souffle de Jean-Luc Godard

Alors, plutôt que de se consacrer aux projets des autres, Beyoncé applique une règle qui vaut aussi à sa carrière musicale : on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Pour un court-métrage nommé Bang Bang, destiné à animer la tournée de concerts qu’elle mène en 2014 avec son mari rappeur Jay Z, ils embauchent plein d’amis acteurs et un réalisateur indépendant fan de la Nouvelle Vague qui les met en scène en couple de criminels fugitifs et truffe les séquences de références cultes. Peckinpah, True Romance, A bout de souffle… Et Bonnie and Clyde : dans son premier album, la chanteuse dédiait une chanson au célèbre couple de gangsters des années 30, avec un clip qui adaptait déjà plusieurs motifs de cette imagerie. Dix ans plus tard, Beyoncé adopte plus frontalement encore le style de Faye Dunaway en Bonnie, aux côtés d’autres personnages emblématiques.

bey4

Bonnie & Clyde d’Arthur Penn

Ce court-métrage à la gloire du couple de stars (et aussi un peu du 7ème art) est en quelque sorte l’aboutissement de l’alliance entre carrière musicale de Beyoncé et représentation cinématographique, et il vient ponctuer toute une décennie d’investissement de plus en plus prononcé dans l’aspect visuel de son travail. Retour en arrière : nombre de clips des Destiny’s Child sont devenus plus ou moins iconiques, mais ils s’inscrivaient alors purement dans la mouvance de revalorisation des music videos qui s’est opérée dans les années 90 avec la culture et l’esthétique MTV – dans leur cas, du côté du RnB. Chorégraphies bien plus élaborées que la mise en scène, montage dynamique, tenues extravagantes et assorties : pas de doute, on est face à un clip de girls band du début des années 2000. Soit : DU girls band du début des années 2000.

Les débuts vidéos de Beyoncé en solo suivent ce modèle. La réalisation sert avant tout à mettre en valeur ses prestations dansées, ce qui suffit souvent largement à nous marquer pour toute une vie (cf. Crazy in Love et la léchouille de décolleté) mais reste aussi parfois difficile à distinguer d’une pub ou du reste de la production de l’époque. Green Light, Me Myself and IUpgrade U… Même son duo avec Shakira, Beautiful Liar, est décevant : tellement plus fade que ce à quoi on pouvait s’attendre, son seul concept était de faire danser les deux stars de la pop dans la brume, de les réunir dans le dernier tiers seulement et de les rendre indiscernables l’une de l’autre. Les références au cinéma se font à cette époque de manière littérale, avec des partenariats commerciaux : les Destiny’s Child font partie de la bande-originale de Charlie’s Angels, dont on aperçoit des extraits dans le clip d‘Independant Women ; Beyoncé joue dans Austin Powers et La Panthère Rose, et les clips de Work it out et Check on it deviennent donc des produits hybrides, doublement promotionnels, entre extraits des films et images originales.

bey6

Basic Instinct de Paul Verhoeven / Clip de Ring the Alarm

Mais parce que la domination du royaume de la pop passe forcément par l’image, on peut déjà ponctuellement voir le soin apporté à la production de certains clips, destinés à devenir aussi marquants que Crazy in Love. Diptyque muy muy caliente pour Baby Boy et Naughty Girl (à noter, dans ce dernier, un hommage à une chorégraphie du classique Tous en scène, le duo Beyoncé / Usher reprenant les pas de Fred Astaire et Cyd Charisse), Ring the Alarm anxiogène qui réutilise une scène de Basic Instinct… La réalisatrice de clips de référence Melina Matsoukas réalise pour elle le noir et blanc Suga Mama et le très chouette Why don’t you love me, hommage vintage aux pin-up depuis Bettie Page jusqu’à Rosie the Riveter. Et, bien sûr, en 2008, Jake Nava lui offre le mythique Single Ladies (Put a Ring on it), reconnaissable entre tous, maintes fois parodié, et dont on a tous essayé de reproduire la chorégraphie (inspirée de Bob Fosse) un jour – avec plus ou moins d’alcool dans le sang et de succès. Deux ans plus tard, sous l’impulsion de Lady Gaga – la reine des clips et images événements -, Beyoncé apparaît dans Telephone. Véritable court-métrage de presque 10 mn réalisé par Jonas Åkerlund, il enchaîne les séquences jouissives, toutes en ambiance pulp et imagerie pop, sur une histoire de sortie de prison et de meurtre vengeur digne d’un film de Tarantino. Aujourd’hui devenu culte, il a consolidé la place des deux chanteuses au firmament de la pop culture.

bey5

Kill Bill de Quentin Tarantino / Clip de Telephone avec Lady Gaga

Beyoncé avait déjà co-réalisé Ego en 2009, et, dès lors, son investissement dans la partie visuelle de sa carrière va croissant. Elle co-réalise cinq clips pour son quatrième album, 4, en 2011 – entre autres, le très expérimental 1+1, dont certains passages et le concept (un buste de femme scruté sur fond noir et manipulé à l’image par divers filtres et artifices)  évoquent le film français maudit des années 60, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot. Par ailleurs, Run the World (Girls) rappelle le genre de l’anticipation, Dance for You l’univers des films noirs… Mais à force de convoquer les références, Beyoncé franchit la limite du plagiat. Avec Adria Petty, elle supervise Countdown, qui donne la part belle à la danse dans une ambiance 60’s et acidulée, la chanteuse adoptant même la tenue et la coiffure d’Audrey Hepburn dans Funny Face. Mais voilà : une partie de la chorégraphie ressemble fort au travail d’Anna Teresa de Keersmaeker… Une polémique plus tard, le clip sort avec un autre montage, et la chorégraphe – loin de s’énerver – remarque avec un étonnement amusé qu’elles étaient toutes deux enceintes au moment d’apparaître dans leurs vidéos respectives.

bey7

L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot / Clip de 1+1

Loin de se détourner de la vidéo, Beyoncé s’y consacre désormais avec assiduité. Alors que l’industrie du disque s’effondre et que le traditionnel système du single ne fonctionne plus vraiment, la chanteuse fait l’événement en sortant en décembre 2013, sans promotion antérieure et à la surprise de tout le monde, un album dont chaque chanson est liée à une illustration visuelle et qui n’est disponible qu’en digital. Il est bien sûr possible d’écouter l’album, mais l’expérience est aussi pensée comme le visionnage d’une série de courts-métrages. Ceux-ci se répondent dans leurs thèmes mais dissonent esthétiquement, chaque réalisateur ayant fortement imprimé son identité au(x) clip(s) qu’il réalise, cela afin de faire le portrait d’une artiste aux nombreuses facettes, depuis la mère (Heaven, Blue) jusqu’à l’amante (Blow, Partition, Rocket) en passant par l’épouse possessive (Jealous, Mine), l’amoureuse heureuse (XO, Drunk in Love) ou la femme aussi angoissée que triomphante (Ghost/Haunted, Flawless). Couleurs pop ou minimalisme épuré, saynète réaliste ou mise en scène fantasmatique, extrait de film de vacances familiales ou chorégraphie torride au Crazy Horse : autant d’univers différents exprimés à l’image, qui viennent prolonger l’expérience de l’auditeur et enrichir l’image d’une personnalité publique. Maîtriser les codes de la représentation audiovisuelle a manifestement aidé Beyoncé à donner à sa carrière l’ampleur qu’elle a aujourd’hui, tout en apportant des nuances à son discours. L’occasion, aussi, de se montrer différemment, de se réapproprier son identité et d’exister au delà de contrats et d’obligations promotionnelles : et si c’était l’intention derrière 7/11, son dernier clip solo en date, qu’elle a elle-même réalisé avec humour et décontraction dans une chambre d’hôtel ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s