Cauchemar en cuisine vs Kitchen Nightmares : le combat des chefs

L’avantage quand on indexe des programmes télé à longueur de journée, c’est que l’on finit très vite par baigner dans les marottes de la TV sous toutes ses formes. Parmi les tendances frappant actuellement tous les diffuseurs, il y en a une qui est devenue un véritable mode d’existence pour la télé : celle des adaptations. Alors que le moindre risque devient un sérieux challenge pour des chaînes ultra concurrentielles, l’adaptation a au moins le mérite de proposer une formule qui a su faire ses preuves ailleurs. Tant pis pour l’originalité, l’efficacité pourrait bien être à ce prix. Pourtant, si le principe de l’adaptation peut être décrié, toute copie n’est pas forcément un formatage idiot. La personnalité d’un animateur apporte forcément sa patte, différence qui vaut bien une petite battle de présentateurs stars.

A la croisée des tendances actuelles pour les émissions de cuisine et pour les programmes de coaching, Cauchemar en cuisine et Kitchen Nightmare sont deux versions du même concept, la reprise en main musclée d’un restaurant en difficulté par un chef étoilé. Philippe Etchebest et Gordon Ramsay incarnent respectivement les versions françaises et anglo-saxonnes de ce programme à succès. Quelle personnalité insufflent-ils dans leurs émissions ? Comment parviennent-ils à faire la différence et surtout qui est le meilleur chef des deux ? Voilà un bon moyen de savoir si une adaptation peut vraiment afficher son originalité.

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Round 1 : le plus légitime

Gastronomie britannique contre cuisine française, deux écoles s’affrontent à travers le combat de nos chefs. Recettes, astuces et coup de fourchettes peuvent largement différer mais l’essentiel reste partagé : le goût avant tout, voilà le secret d’un restaurant à même de fonctionner. Pourtant, si Etchebest et Ramsay veulent remplir leur contrat et aider des restaurateurs à prospérer, rien ne leur servira de s’égosiller il leur faudra d’abord être respecté.

Première nécessité de l’émission, la légitimité des chefs dans leur rôle de coach doit être irréprochable. Pour les deux hommes, Cauchemar en cuisine constitue leur première expérience de télévision. Si depuis lors tous deux se sont illustrés dans d’autres émissions de cuisines telles Opération Top Chef pour Philippe Etchebest ou Hell’s Kitchen et Masterchef pour Gordon Ramsay, ils ont dû apprivoiser le médium et asseoir une véritable légitimité.

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Tous deux ne viennent bien sûr pas de nulle part. Philippe Etchebest a été désigné meilleur ouvrier de France, excusez du peu, et est parvenu en 2008 à obtenir deux étoiles au guide Michelin. Bref, l’homme n’est pas un obscur gagnant de téléréalité ou l’apprenti commis de la pizzeria chez Josette. Gordon Ramsay quant à lui n’est pas non plus un poids plume de la patte à tarte. Ancien apprenti footballer au destin contrarié, le britannique a su démontrer que talent et volonté peuvent aider à aller loin. Il est ainsi parvenu à obtenir les trois étoiles si convoitées du guide Michelin pour sa cuisine tandis qu’il démontrait des qualités de businessman en ouvrant à travers tous les continents pas moins de 25 restaurants portant son nom ou affiliés. Niveau réussite professionnelle, Gordon Ramsay sait donc légèrement de quoi il parle.

Les deux chefs savent se débrouiller, voilà qui ne fait aucun doute, mais qu’en est-il devant les caméras ? Si leur expertise professionnelle ne fait aucun doute sont-ils prêts tous deux à offrir leur compétences à l’émission ? L’épreuve de la cuisine pourrait bien les départager. Dans chaque épisode ou presque, les chefs étoilés endossent le tablier pour donner quelques astuces aux cuisiniers des établissements qu’ils sont venus aider. Au menu, l’apprentissage d’une recette créée par le chef et adaptée au restaurant, et la réinvention de la carte de l’établissement. Là encore, les deux cuistots de prestige vont être difficiles à départager. Recettes gourmandes avec simplicité et savoir-faire ne manquent pas. On apprend quelques techniques au passage et l’eau nous vient naturellement à la bouche. Qui a dit que l’on devait choisir entre divertissement et apprentissage ? Bref, de quoi se laisser tenter pour tout amateur de bonne chère et de bons tuyaux.

Philippe ETCHEBEST

Vainqueur : Que ce soit d’un point de vue business ou cuillère en main nos deux restaurateurs envoient du bois si l’on puit dire. Professionnels jusqu’au bout des doigts, ils dégagent une respectabilité qui leur permet de faire naturellement autorité. Le choix de casting n’est donc pas usurpé. On est dans une équivalence quasi parfaite entre les deux hommes. Si l’on doit en conclure quelque chose c’est bien que toute adaptation doit reposer sur des bases similaires. Que l’on ne s’y trompe pas, Philippe Etchebest n’est pas la version au rabais de son homologue anglo-saxon. 1 partout donc et balle au centre.

Cauchemar en cuisine 1 – Kitchen Nightmares 1

Round 2 : le meilleur manager

Toute émission de coaching repose essentiellement sur la manière dont un super coach va permettre à de parfaits inconnus d’accomplir leurs objectifs ou de réaliser leurs aspirations au changement. Mais si la base est toujours la même, l’art et la manière font tout le sel de ce genre d’émission. Que serait Nouveau look pour une nouvelle vie sans les « magnifique » et autres « ma chérie » de Christina Cordula et que faire de Pascal le grand frère sans les recadrages musclés de Pascal ? Plus que la personnalité du coach, sa manière de résoudre conflits et problèmes peut faire d’un magazine un souvenir inoubliable ou une sombre soupe sans saveur à peine bonne à jouer les fonds sonores.

Honneur au modèle d’origine, commençons par le bouillant britannique Gordon Ramsay. Sa méthode pourrait reposer en un mot d’ordre : efficacité. Très directif, Ramsay ne s’embarrasse pas des formes, il va directement à l’essentiel. Où est le problème ? Qui est le problème ? Comment on le résout ? Il n’est pas là pour faire de la psychologie de comptoir et il le montre. Ce qui l’intéresse ce sont les résultats et rien d’autre. Il va donc chercher à provoquer un électrochoc chez son interlocuteur en le mettant face à ses faiblesses, quitte à être très agressif dans son approche. Le remède à tous les maux : faire reconnaître à la personne qu’elle est le problème pour mieux surmonter le blocage. Une méthode à double tranchant qui a le mérite de dynamiser le personnel des établissements qu’il vient aider pour mieux les pousser à se dépasser.

Pour autant, Gordon Ramsay n’est pas qu’un père fouettard des casseroles. Il sait aussi faire preuve d’inventivité dans ses propositions et d’un redoutable sens pratique pour redresser les restaurants les plus mal partis. En salle ou aux fourneaux, il parvient à trouver de nouvelles solutions d’organisation, simplifiant et adaptant les dispositifs aux capacités de l’établissement. L’inutile passe à la trappe, avec Ramsay le service doit être limpide ou ne pas être. Sa méthode repose également sur un constat des points forts du restaurant et des possibilités offertes par sa localisation. Prenant appui sur les richesses régionales, Ramsay n’hésite pas à recentrer l’offre d’un établissement sur les denrées du coin pour mieux se focaliser sur une seule chose : le bon produit avant tout. Une conviction partagée d’ailleurs par son homologue français.

La méthode Etchebest reprend la même créativité dans la réinvention des restos. Focalisation sur les richesses du terroir local, simplification et modernisation de l’organisation, tous ces éléments restent très proches du concept original, on avance en terrain connu. Là où Philippe Etchebest appose sa marque c’est bien plutôt sur le management des personnes. Pour grossir le trait, là où Ramsay joue volontiers les tyrans, Etchebest serait le grand frère rassurant, ferme mais juste. A chaque épisode, l’ancien meilleur ouvrier de France est confronté à des problèmes personnels, que ce soit des manques de confiance en soi, des rivalités entre personnes ou des manques de communication. Sa méthode : ouvrir le dialogue. Sans tomber dans l’excès de bons sentiments de bazars, il fait parfois office de thérapeute face à des équipes en perte de repères. En sortant ces personnes du restaurant, le lieu de leurs crispations, en les faisant participer à une activité de groupe ou en les poussant à ouvrir la parole pour dépasser les non-dits, Philippe Etchebest n’hésite pas à prendre le rôle de coach bien-être. Alors oui, les violons sont parfois au rendez-vous et l’on peut être agacé par ce côté bon samaritain, il n’empêche, la méthode porte ses fruits au moins d’un point de vue télévisuel. En étant plus porté sur l’humain que sur la technique, Etchebest nous donne à voir la personnalité des individus qu’il vient aider à chaque numéro. Un point fort très appréciable pour un type de programme trop souvent scripté, souvent accusé de manquer un peu d’âme. Attention tout de même, Etchebest ne doit pas être pris non plus pour un Bisounours. Tout mensonge ou rebuffade se verra recevoir par un de ses célèbres coups de gueule à la mode rugbyman. Un vrai colosse au cœur d’argile.

Vainqueur : Deux écoles s’opposent pour deux conceptions du management assez différentes. D’un côté l’énergie brute d’une directivité sans ambages, de l’autre une dynamisation des équipes reposant sur la communication. La direction contre l’entente. Quelle est la meilleure ? Difficile de le dire puisque les deux semblent fonctionner. Pas de vainqueur donc à nouveau mais une vraie différenciation pour des méthodes qui font le cœur du programme. Cette différence fait toute la personnalité de Cauchemar en cuisine et de Kitchen Nightmare. Que l’on soit plus réceptif à l’une ou à l’autre, on ne peut que constater que ces orientations permettent à l’émission de s’affranchir de la froide mécanique d’un magazine trop formaté.

Cauchemar en cuisine 2 – Kitchen Nightmares 2

Round 3 : l’émission la plus digeste

Si Cauchemar en cuisine peut être considérée comme une téléréalité, difficile de voir en elle à première vue un programme appartenant à la catégorie des très nombreuses émissions trash sensationnalistes. A priori, la cuisine est un sujet plutôt familial, difficile à associer au voyeurisme ou à la quête du buzz d’une téléréalité à la Jersey Shore. A part le dégoût provoqué par une friteuse moisie ou par un cadavre de rat à moitié décomposé dans le frigo d’une crêperie, le spectateur semble relativement à l’abri des hauts le cœur.

Pourtant, les versions française comme anglo-saxonne de cette émission peuvent aussi légitimement agacer par leurs tendances à pêcher par excès. Que ce soit par abus de sentimentalisme chez  Philippe Etchebest ou par d’agressivité chez Gordon Ramsay, la recette peut devenir un brin trop corsée, jusqu’à frôler parfois l’indigestion.

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Dans les deux versions, le scénario de chaque épisode apparaît extrêmement formaté avec une propension à la répétition des mêmes événements qui peut donner une dérangeante impression de fausseté. A chaque fois on retrouve une structure pensée en trois temps : au début l’horreur, avec un chef goûtant des plats infâmes au milieu d’un restaurant immonde, puis l’émotion ou le conflit, les vérités sont dites, les cris fusent et les larmes coulent, et enfin la résolution, le happy end avec une équipe béate de bonheur et soudée comme jamais réussissant à surmonter tous les obstacles dans un établissement devenu enfin chatoyant. Un portrait un peu trop idyllique qui pose parfois la question de la place de l’écriture dans ce format. Vrai miracle ou scénario trop parfait ? La question peut se poser mais surtout l’impression de déjà-vu devient vite un problème, particulièrement lorsque l’on regarde plusieurs numéros à la suite. Le format français, en proposant des sorties des cuisines, atténue quelque peu cette impression, mais le concept pose certaines limites et peut assez vite lasser.

Le ton peut aussi devenir un handicap. Si Cauchemar en cuisine version Philippe Etchebest est parvenu à tirer son originalité de ses séquences émotions, elle pêche parfois aussi par le même ingrédient. Lorsqu’un cuisinier ou un propriétaire de restaurant nous donne les raisons de son mal être en se confiant à Philippe sur sa relation avec ses parents, sur les difficultés de son couple ou sur les souffrances de sa famille, on peut se sentir légèrement mal à l’aise. L’impression d’assister à un Ça se discute en cuisine n’est parfois pas bien loin, avec ici le petit plus d’un accompagnement musical tout en subtilité venant appuyer chaque moment d’émotion avec la délicatesse d’un 35 tonnes.

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Un ton que l’on n’est pas prêt de retrouver dans la version de Gordon Ramsay mais que l’on pourrait se surprendre à regretter. Management vigoureux ? Fort bien. Mais entre le recadrage et le manque de respect il n’y a parfois qu’un pas. La plus grande caractéristique de Ramsay est sans doute son absence de langue de bois, toutefois son manque de diplomatie peut légitimement mettre mal à l’aise. D’autant que le chef ne se contente pas de bousculer de manière un peu vive ses équipes, et les noms d’oiseaux finissent très vite par fuser. Oui le chef n’hésite pas à insulter le personnel des restaurants qu’il vient aider. Son credo n’est pas de s’adapter aux gens mais plutôt d’arriver en force avec pertes et fracas. Pourquoi pas serait-on tenté de dire, après tout un peu d’action en télévision fait rarement de mal, à condition bien sûr d’aimer les humiliations publiques.

L’objectif du redressement à tout prix cher à Gordon Ramsay tend de plus en plus à prendre des teintes vachardes si ce n’est même carrément méchantes. Un exemple pour illustrer ce ton glissant : au cours d’un récent numéro Ramsay découvre qu’un cuisinier se drogue en cachette et le dénonce à sa patronne qui le vire aussi sec. Mieux, dans un autre épisode, le chef britannique conseille carrément aux propriétaires de se séparer de leur chef cuisinier, un conseil qu’ils suivent bien sûr avec joie. C’est la limite que n’a jamais dépassé la version française, le renvoi pur et simple d’une personne jugée incompétente. L’événement est propice au buzz mais pour des spectateurs français le malaise est réel. Différence culturelle peut-être, mais cette ingérence de la télé dans la vie de gens bien réels poussée à ce point peut légitimement choquer. La recette prend là soudain un goût un peu trop amer.

Vainqueur : Victoire pour ce round à Philippe Etchebest. Malgré le côté larmoyant de la version française de Cauchemar en cuisine la guimauve l’emporte sur l’amertume d’une version anglo-saxonne capable de sacrifier le respect à l’efficacité à tout prix, quitte à tomber dans tous les excès du buzz pour le buzz.

Cauchemar en cuisine 3 – Kitchen Nightmares 2

Vainqueur final :

La version française l’emporte d’une courte tête. Une victoire due en grande partie au fait que le ton de l’émission a su être transformé pour mieux coller à l’esprit d’M6 et donc aux goûts du public français. Un bon exemple qu’une adaptation n’est pas forcément un calque fidèle mais aussi une réécriture pour mieux coller aux préférences culturelles d’un public. Et peut-être aussi parce que notre Philippe Etchebest national est diablement charismatique.

OBJECTIF TOP CHEF PHILIPPE ETCHEBEST

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