« Ce n’est qu’un film »

Au cours de ma vie de cinéphile, j’ai été confronté quelquefois à l’envie irrépressible de quitter la salle pour préserver ma santé mentale. Bien sûr on peut toujours s’endormir devant un film ennuyeux. On peut observer le public et chercher à comprendre ce qui le rend hilare quand il nous semble que toutes les blagues tombent à l’eau. Devant un film d’horreur enfin, on peut se cacher sous son manteau.

Mais il existe un registre particulier du cinéma qui provoque un sentiment de gêne absolu, de tension insoutenable, qui empêche même l’esprit de s’enfuir. On a beau dès lors détourner les yeux, fixer tout ce qui nous rappelle où on est, c’est-à-dire dans une salle de cinéma, sur un fauteuil plus ou moins confortable, en train de regarder un écran sur lequel des images sont projetées – après tout, ce n’est que de la lumière et des sons pré-enregistrés – on a beau se focaliser sur tous ces petits détails qui nous embêtent habituellement parce qu’ils nous font sortir de la fiction (un voisin qui tousse, une odeur de pop-corn, la lumière de la sortie de secours), impossible de se répéter « ce n’est qu’un film » tant on a été happé par l’angoisse.

Il s’agit le plus souvent de films où les personnages eux-mêmes cherchent à fuir d’un danger. Il s’agit aussi de films où le réalisateur s’amuse à nous montrer qu’il n’y a pas d’issue. Je pense notamment à Antichrist de Lars von Trier [SPOILER ALERT: ON], quand Willem Dafoe, cherchant à échapper à Charlotte Gainsbourg, se terre dans un trou en pleine forêt et s’immobilise. Une corneille apparaît devant lui et se met à croasser, alertant la femme ; pris de panique, l’homme écrase l’oiseau et le réduit en bouillie. Le réalisateur emploie alors un procédé particulièrement fourbe, le diabolus ex machina, et la corneille malveillante se reforme sous les yeux de Willem Dafoe pour reprendre ses croassements, accélérant le processus du cauchemar.

De façon encore plus appuyée, les tortionnaires de Funny Games, de Mickael Haneke, retenant une famille bourgeoise qu’ils déciment avec sadisme, perdent momentanément la face lorsque la mère s’empare d’un fusil et tue l’un des deux agresseurs. Le second, qui se contentait jusque là de rares adresses à la caméra, rompant avec le quatrième mur pour s’adresser les yeux dans les yeux au spectateur et le rendre complice de ses sévices, s’empare quant à lui d’une télécommande et rembobine la scène pour empêcher la femme de s’en sortir. [SPOILER ALERT: OFF]

Les réalisateurs s’en donnent à cœur joie. L’emploi du diabolus ex machina, ce processus intempestif qui surgit du scénario pour empêcher les personnages de s’échapper, nous semble profondément injuste, violent, et gratuit. Il devrait, par sa soudaineté, par son étrangeté – dans le film de Haneke, il contribue carrément à faire basculer le film dans le genre fantastique – nous faire sortir de la fiction, nous rappeler qu’on n’assiste pas à une véritable terreur mais à celle, plus tolérable, feinte par des comédiens. Et pourtant on croit plus que jamais à leur détresse, à leur désir vital de pouvoir s’échapper. Le film a beau nous rappeler de lui-même et avec une sorte d’ironie sournoise qu’il n’est qu’un simple film, avec des artifices scénaristiques et les ficelles parfois grossières d’un conteur ou d’un magicien, on est pris au piège de la fiction et, comme ces pauvres Naomi Watts et Willem Dafoe, à la merci de ceux qui les poursuivent.

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