De retour du Festival International des Cinémas d’Asie

Cela fait des années que j’assiste au Festival des Cinémas d’Asie de Vesoul, et pourtant lorsque l’on m’a demandé où était exactement Vesoul, il m’a été difficile de répondre : à l’Est, plus à l’Est encore (et je ne suis parisienne que d’adoption !)… Mais, ne vous y trompez pas, ce festival en vaut la chandelle. S’il est surtout connu par le bouche à oreille, il s’agit pourtant du premier festival asiatique en Europe, avec plus de 30 000 visiteurs chaque année. C’est l’un des dix plus importants festivals en France et l’on y découvre chaque année de véritables chefs d’œuvres.

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S’il est si particulier ce festival, c’est grâce à son atmosphère unique. Le FICA est un festival intimiste, un festival où l’on peut prendre son petit-déjeuner en compagnie d’Im Sang Soo, où il est aisé, voire bienvenu, d’échanger avec les réalisateurs, les acteurs, et où les tables ronde se font autour d’un café. Le thème de cette année était « Produire et réaliser des films en Corée », ce qui a donné lieu à une intéressante synthèse de l’histoire de la production coréenne et de ses évolutions à travers le prisme des diverses politiques du pays (notamment de la protection à la censure). Im Sang Soo a abordé sans langue de bois, avec Cho Chang-ho et Bae Chang-ho, ses motivations ainsi que les multiples strates de censure rencontrées, avant d’arriver à cette conclusion : le cinema coréen, qui tente de se libérer de toutes les pressions, est résolument un « cinéma qui existe par la volonté des hommes ».

Environs 90 films ont été projetés pour cette 22ème édition. En quelques jours, Spideo Club a pu en savourer une douzaine, répartis en différentes sélections : hommage à Eran Riklis – dont l’énergique Vulcan Junction, abordant la dissolution d’un groupe de rock sur fond de Guerre du Kippour en 1973, nous a enthousiasmé – des sélections thématiques comme « Corée : littérature et cinéma 1949-2015 », lors de laquelle a été projeté Le village au bord de la mer, film de Kim Soo Yong de 1965 qui conte la vie si particulière de la communauté des femmes de pécheurs, « les maîtres oubliés du cinéma thaïlandais 1940-2000 » ou encore la sélection « entre l’Orient et l’Occident », au sein de laquelle était présenté le film Une seconde femme, un huis-clos bouleversant qui observe les relations d’une famille turque immigrée à Vienne. Umut Dag y analyse ce matriarcat au bord du déclin – la mère, gravement malade, recrute une jeune femme de la campagne turque pour épouser son mari et la remplacer au sein de la famille. Le dévouement total de cette mère, l’intégration difficile de cette jeune épouse et l’évolution inattendue de la relation entre ces deux femmes sont époustouflantes et superbement bien interprétées. En confrontant les valeurs et les traditions au sein de cette famille, le film plonge le spectateur au cœur de la question de la polygamie, et l’amène à éprouver cette situation de l’intérieur. Au delà du pathos et porté par des acteurs épatants, le film captive.

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Une autre merveille dans cette sélection : Ningen. Film déroutant, un brin surréaliste, résultat d’une fascinante collaboration (le scénario est inspiré d’histoires entendues et rejouées par les acteurs non professionnels qui les ont rapportées ou vécues). On suit un PDG japonais en plein burn-out, son séjour dans une institution psychiatrique peu commune et sa déambulation introspective et mystique dans la forêt. Parsemé d’instants oniriques et inspiré de légendes japonaises shintoïstes (le Renard et le Raton laveur se transforment en humains pour tenter de dérober la richesse du PDG), ce conte est aussi une réinterprétation shintoïste du mythe fondateur d’Orphée.

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Le jury de la compétition était cette année présidé par le fameux Im Sang Soo qui a reçu un Cyclo d’Or d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Parmi les films de la compétition, nous retiendrons :

Tharlo : après une stupéfiante scène d’ouverture où le personnage principal récite de mémoire, telle une litanie, des segments entier du Petit Livre Rouge de Mao, ce film nous apparaît comme une crise identitaire au sein d’un Tibet superbement filmé avec de longs plans fixes en noir et blanc. On impose à Tharlo la nécessité de pouvoir être identifié par les autres ; perplexe, il quitte ses moutons et se rend à la ville pour la création de sa carte d’identité, ce qui va être l’occasion d’une rencontre décisive. Le contraste avec sa vie austère de berger est brutal et s’élabore tel une métaphore du Tibet pris entre traditionalisme et modernité. On prend le temps d’observer ces personnages qui parlent peu et qui entraînent la mise en scène dans une réflexion sur le bien et le mal.

Under Construction : au Bangladesh où être un acteur et jouer la comédie est considéré comme anti-islamique, une actrice en pleine introspection tente d’affirmer son identité, revendiquant une autre place pour la femme dans la société pour mettre fin à une vision archétypale qui n’est plus en phase avec la condition féminine. Le film aborde avec symbolisme la création, l’Art et la complexité des relations familiales et conjugales dans cette mouvance.

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Another Way : deux jeunes adultes dont la souffrance et la solitude semblent sans issue s’accordent pour un suicide commun via un chat anonyme. Phénomène menaçant en Corée (mais pas seulement), ce film nous fait vivre leur préparation à ce moment en mettant l’accent sur la culpabilité, le désespoir de ces personnages et l’incommunicabilité. Un film notable mais un peu écrit d’avance et qui garde son spectateur quelque peu à distance.

Being Good : très beau long métrage japonais qui aborde avec subtilité et sensibilité les instants de vie de divers personnages isolés et perdus : une mère qui maltraite sa petite fille, un nouvel instituteur débordé, une vieille dame seule atteinte d’Alzheimer, une mère qui n’a plus de regard positif sur son enfant autiste, des personnages en quête d’une connexion humaine susceptible de les sauver. O Mipo montre notamment avec une incroyable subtilité la relation mère/fille, nous amenant même à éprouver de l’empathie pour cette mère qui maltraite son enfant.

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Walnut Tree : un « hymne a la vie des gens ordinaires » selon son réalisateur. Film de commande, financé par l’Etat pour promouvoir le Kazakhstan, Walnut Tree pose un regard tendre et décalé sur les habitants de la campagne Kazakh actuelle, où le temps passe encore très lentement. La plupart des acteurs sont des amateurs et ont participé à l’élaboration des scènes. Un film loufoque et pittoresque.

Back to The North : Liu Hao emploie superbement le noir et blanc pour souligner les sentiments des personnages d’une famille chinoise de classe moyenne entre deux paysages, ceux industriels du sud de la Chine et ceux enneigés de la Mongolie intérieure. L’influence de la Nouvelle Vague se fait indéniablement ressentir. Le personnage principal est atteint d’une maladie incurable, le réalisateur décide d’évoquer à travers son histoire une de ses conséquences la politique de l’enfant unique : les « familles perdues ».

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On part en voyage, on rêve, on s’instruit, on s’émeut, on déploie notre curiosité grâce à ces œuvres remarquables. S’il ressort un thème récurrent de cette belle édition du festival, c’est bien celui d’un questionnement identitaire à tout niveaux. La plupart des films visionnés sont terriblement tristes voire désespérés, dans la tonalité du monde actuel, loin de l’ambiance humaine et chaleureuse du Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul – un festival bien à part. On vous conseille fortement de le noter dores et déjà sur vos calendriers pour la prochaine édition.

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