David sait faire un bon café

Ce matin, Sophie m’annonce qu’elle ne pourra pas rédiger son article sur les goodies des nominés aux Oscars (vibromasseurs, voyages, etc). Dans l’obligation d’improviser quelque chose pour rassasier votre appétit de ragots cinéphiles plus ou moins intello, je tourne mes yeux dépités vers ce bon vieux Lynch pour l’appeler à l’aide.

Que dire sur Lynch ? Sous quel angle aborder le maître qui planche aujourd’hui assidûment sur la 3e saison de Twin Peaks, 25 ans après l’épisode final ? On pourrait dire que le réalisateur aime les obsessions. Il en use et en abuse, le point d’orgue étant son dernier film, INLAND EMPIRE, qui rassemble tous les éléments récurrents de ses créations précédentes, dans un gloubiboulga d’auto-citations qui rend les néophytes incrédules mais ravit les fans convaincus, heureux de se retrouver en terrain connu et de se voir adresser tant de clins d’œil appuyés.

Une obsession pour le café

Prenons l’un de ses leitmotivs fétiches. Savez-vous, par exemple, que Lynch adore le café ? Les scènes où on en boit reviennent d’une oeuvre à l’autre. Dans la série Twin Peaks, le sympathique inspecteur Dale Cooper est féru de café très noir. L’enquête qu’il mène dans la petite ville à la frontière du Canada est rythmée par ces séquences au restaurant de l’hôtel, au diner, ou bien le matin au commissariat, où l’on prend le temps de boire un café. C’est peut-être ce qui amène ce personnage étranger à s’acclimater si vite à Twin Peaks : son amour des plaisirs simples, des petites choses du quotidiens. Le café stimule son imperturbable bonne humeur, peut-être même son intuition. Lorsqu’il rêve – et il rêve beaucoup ! – le café d’ordinaire familier prend une texture étrange, proche du chocolat liquide…

Dans Mulholland Drive, la scène du café est celle d’un rituel précieux, quasi sacré, qui se joue dans les hautes sphères de la production hollywoodienne. On veut que tout soit parfait pour satisfaire les décideurs, ceux qui ont l’argent pour que les films se fassent, et notamment le film d’Adam Kesher, réalisateur tête à claques campé par Justin Theroux. Manque de bol, le café finit recraché sur une serviette en tissu, et les décideurs s’en vont. L’irruption de cet élément absurde, sur lequel tous les regards sont braqués, toutes les attentions soudain concentrées, participe à l’inquiétante étrangeté du film, et à lui donner l’air d’un rêve (oui, les rêves, encore).

Dernier long-métrage de Lynch, oeuvre testamentaire et monumentale, véritable cauchemar (dans le bon sens du terme) et expérience sensorielle de trois heures, INLAND EMPIRE reprend également ce motif du café au début du film, lorsque l’actrice Nikki Grace, incarnée par Laura Dern, reçoit la visite de son étrange nouvelle voisine, jouée par la flippante Grace Zabriskie. Les deux femmes commencent bien entendu par prendre le café, servi minutieusement, et la conversation ne peut s’engager tant que l’hôte n’a pas confirmé que le café était bon. Ici, David Lynch appuie son motif par le biais de la mise en scène et du cadrage. Utilisant une caméra DV pour tourner son film, il amène l’objectif au plus près des tasses qui se remplissent, flirtant avec un style amateur qui détonne dans sa cinématographie.

A quoi servent les scènes de café ?

On aurait tort de croire que ces séquences caféinées ne servent à rien, ou qu’il s’agit seulement de gentils clins d’oeil destinés aux seuls lynchomaniaques. Car justement, cette apparente inutilité n’est pas anodine, non plus que cette lenteur qui déstabilise le rythme du récit. Lorsqu’il savoure son café, Dale Cooper fait une pause dans son investigation. Et lors des rituels de dégustation du café dans Mulholland Drive et INLAND EMPIRE, l’attention est suspendue à l’aval des protagonistes pour que les discussions puissent reprendre leur cour. Le café, à lui seul, met la narration en pause, et c’est là un procédé que David Lynch affectionne particulièrement, parce qu’il lui permet de jouer l’air de rien avec les nerfs du spectateur. Au début, on s’énerve, on s’agite, puis on se surprend à aimer ce jeu de retardement qui prolonge le plaisir du suspense, suspense d’autant plus inattendu qu’il est généré par une action des plus banales.

Quand David pète un câble

Aujourd’hui, où en est David avec le café ? Eh bien… il en fait lui-même, ou plutôt il crée sa propre ligne de café – David Lynch Signature Cup Organic Coffee – et réalise les pubs qui vont avec, toujours plus terrifiantes et frappées. Même pour un archi-fan, ça part franchement en cacahuète, et on s’inquiète légitimement pour la saison 3 de Twin Peaks.

Que dire de plus ? Ah oui. David a aussi cherché à faire le malin en se renversant du café sur la tête. C’est plutôt embarrassant et ça nous ramène à la douloureuse époque du ice-bucket challenge, mais il faut quand même que vous voyiez ça. Promis la prochaine fois Sophie vous parlera Oscars et vibromasseurs.

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