Ovni : Twinkle Twinkle Little Star

La vie d’indexateur chez Spideo est pleine de surprises et d’imprévus. Ce matin, un peu embrumée, comme l’air extérieur, je me prépare à analyser «Twinkle Twinkle Little Star », une petite compilation de chansons enfantines parfaites pour se réveiller en douceur. Dans le rôle principal, j’imagine déjà une petite étoile qui chante des comptines et se ballade avec ses amis bébés ours dans un univers merveilleux. Quelle n’est pas ma stupeur quand, après quelques minutes, je réalise avec effroi m’être fourvoyée sur la marchandise, il s’agit en réalité d’un tout autre film. Un véritable ovni cinématographique, et avec des ovnis à l’intérieur, et qui ont des intentions pas très nettes. Absurde, incohérent et totalement loufoque.

Produit à Hong Kong en 1983 par les studios Shaw Brothers, qu’on connait plutôt pour leurs films d’arts martiaux, ce film ne ressemble à rien de connu. Forte de mon expérience, je prends le temps de bien m’assurer qu’il ne s’agit pas non plus de Twinkle Twinkle Lucky Star, triptyque d’arts martiaux hongkongais avec Jackie Chan, réalisé par un ancien garde du corps de Ziggystardust David Bowie.
Pour avoir travaillé un certain temps sur de nombreux contenus asiatiques, j’ai appris à développer une tendresse teintée de mansuétude pour tout un panel de films qui m’étaient tout à fait inconnus, dont les comédies hongkongaises complètement déjantées des années 80. J’étais bien loin alors d’imaginer jusqu’où irait Twinkle Twinkle Little Star.

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Alex Cheung, le réalisateur, est l’un des pionniers de la Nouvelle Vague Hongkongaise qui débuta à la fin des années 70. Ce mouvement de jeunes réalisateurs formés à l’étranger, venus de la télévision et des séries, insuffle nouveauté et innovation au cinéma hongkongais, qui traversait alors une période de crise. Alex Cheung rejoint la Shaw Brothers, studio qui contrôlait alors l’industrie cinématographique, et imposait son style de films, tournés à la chaîne. Cette période de doute pour le studio fut étonnement une période d’expérimentation, de création sans limite, et la Nouvelle Vague y importa son esthétique, sa créativité et sa liberté. A la recherche de nouvelles formules, ses représentants ont alors décidé de tout fusionner, en espérant réussir à divertir et satisfaire tous les publics.
Twinkle Twinkle Little Star fut le film le plus coûteux jamais produit à Hong Kong. Ce n’est donc pas un film de Série Z comme on pourrait l’imaginer puisque son budget approche les 10 millions de $HK. Et pourtant, il incarne le dernier souffle de la Shaw Brothers, qui était alors sur le déclin commercial et misait beaucoup sur cette production. Ce fut un échec qui signa la fin de la compagnie : la section cinéma du studio ferma ses portes en 1984.

Première alerte, pas moins de six scénaristes travaillèrent sur cette pépite détraquée, et on peut s’interroger sur la qualité des champignons ingurgités pour arriver à un résultat aussi hallucinant. Ensuite, on imagine la franche rigolade lors du tournage. Alors de quoi s’agit-il ? Qu’est ce que ces six hurluberlus ont projeté de nous raconter ? Il n’est pas facile d’y voir clair, et je ne suis pas sûre que cela importe vraiment, mais, allons bon, essayons :
Eden et son excentrique assistant Colombo – Konglombo – sont détectives, désespérés par leur quotidien de recouvreurs de dettes, si éloigné de leur idéal d’investigation à la Sherlock Holmes. Se sentant coupables d’avoir poussé au suicide un pauvre homme, endetté au delà de l’imaginable et père de quinze enfants, ils décident d’en finir avec cette existence misérable en se faisant écraser par un train. C’est allongés sur les rails, à destination du néant, qu’ils rencontrent Li Tien-Chen, une jolie jeune femme au Q.I. inversement proportionnel à sa plastique, détentrice du titre officiel de la plus malchanceuse créature du monde. Prête à épouser un riche héritier – rencontré lors d’une scène digne de comédie musicale hollywoodienne des années 50, avec halo de brume sur les visages et choré synchronisée – elle n’avait plus qu’à passer un test certifiant sa virginité auprès du père de son futur mari ; le père n’acceptant rien d’occasion ou de seconde main – raison pour laquelle il s’est lui même coupé la deuxième main, oui, oui… Juste avant l’examen, sur fond de comptine enfantine, elle est malheureusement kidnappée par des extra-terrestres dans le cadre d’un programme de sauvegarde de ces derniers menacés par la pollution de l’air, une menace nouvelle qui mobilisera bientôt toute la planète.

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De retour sur Terre après cette abduction – comme la nomment les ufologistes – mais hélas déflorée et probable mère porteuse d’un alien (visiblement les extraterrestres sont des pionniers en matière de GPA) son fiancé bien entendu la rejette et, désespérée, elle décide également de mettre un terme à son existence sur ces rails. Les détectives, en quête de rédemption, décident d’aider la jeune femme à confirmer sa version des faits et à sauver son honneur. Le Dr Lu vient épauler le trio et authentifier l’enlèvement extraterrestre pendant une conférence de presse transformée inopinément en bataille de nourriture. Cette reconnaissance offre à Chen une carrière médiatique, elle connait alors la gloire et l’on comprend que les stars de cinéma viennent vraiment des étoiles. On la retrouve sur les plateaux de cinéma avec des producteurs exaspérés par un tournage qui prend du retard – mise en abyme à destination des frères Shaw ! Puis tout s’emballe, Eden et Konglombo se déguisent en femmes – façon Tony Curtis – pour s’immiscer dans la communauté des femmes outragées par les extra-terrestres et avoir une chance d’être choisis pour produire une nouvelle génération et ainsi poursuivre leur investigation. Le Dr Lu se transforme en loups garou, Eden combat un alien/Darth Vador, de passage en guest star, avec un sabre laser, modèle nunchaku farfelu tendance ramollie. Chen reçoit du détective une fessée avec une cuisse de poulet, le fantasme sauce Hong Kong laisse parfois rêveur… enfin, ils se marient et les extra-terrestres, beaux joueurs, les félicitent depuis leur Faucon Millenium.

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Parfois jouissif, souvent inepte, ce film, imaginé comme une réponse hongkongaise à Star Wars, se nourrit du cinéma hollywoodien tout en lui rendant hommage. Les clins d’œil et scènes parodiques ne manquent pas. Singeant les blockbusters de l’époque, on aperçoit ainsi Chen en Marilyn dans une scène de Sept ans de réflexion, créant un spectaculaire accident de voiture, Eden la sauve alors en arrachant sa chemise et dévoilant un costume de Superman.

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Ajoutées à cela quelques références à Alien, aux Rencontres du troisième type puisque c’est avec le motif sonore de la comptine que les extra-terrestres sont annoncés, une spéciale dédicace au 2001 de Kubrick lorsqu’un personnage se met à jouer Also Sprach Zarathustra de Strauss au piano, ou bien encore à Taxi Driver – le détective, en mission undercover, déguisé en femme, imite Robert de Niro face au miroir. Le genre science fiction étant très peu présent dans les production sinophones – le premier film date de 1959 – il s’est donc construit comme miroir des productions occidentales et plus spécifiquement américaines. Il s’agissait donc, pendant les expérimentations permises par la Shaw dans les années 80, de profiter du succès et de la popularité de ces films américains. Ces scènes ne s’inspirent pas seulement mais reproduisent et même parodient ces films, comme il était de coutume dans le cinéma turc ou indien.

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Entremêlant un peu de vaudeville et un peu de comique tarte à la crème de films muets, avec des références aux films de Triade et un peu d’horreur, de burlesque, du Kung Fu, et de la comédie musicale et romantique, le scénario semble calé sur une recette de soupe Phô : mélangeant un peu de tout mais somme toute revigorant. La tête nous tourne, et le montage apocalyptique nous entraîne dans cette sarabande.
Avec six scénaristes, on peut se demander, comme hypothèse de travail, s’il s’agit d’un cadavre exquis cinématographique. Ce qui donnerait enfin une explication à cet ovni sans une once de cohérence narrative. Twinkle Twinkle Little Star pourrait relever du Mo lei tau – littéralement “c’est n’importe quoi” en cantonais – genre de comédies spécialement hongkongaises déjantées et absurdes (Future Cops de Wong Jing ou Eagles Shooting Heroes de Jeffrey Lau en sont de beaux exemples). Mixant tous les genres, faisant fi de toutes règles ou limites cinématographiques, c’est un joyeux pot pourri, kitsch, potache et plein de mauvais goût. Mais cette folie a son charme et comme on peut apprécier le capharnaüm des films de Kusturica, on pourrait, qui sait, se prendre d’affection pour ce charmant bazar.

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