Monde animal et télévision, une histoire d’amour compliquée

En tant qu’indexateurs de programmes, nous avons forcément été, d’une manière ou d’une autre, biberonnés à la TV à haute dose dès notre plus jeune âge. Alors évidemment, lorsqu’une institution comme 30 millions d’amis est déprogrammée, c’est un peu une part de notre jeunesse qui menace de s’effacer.

Derrière la part de nostalgie, on ne peut pourtant pas dire que l’on n’avait rien vu venir. Changement de chaîne, audiences déclinantes, absence de communication sur l’antenne : le navire prenait bel et bien l’eau depuis un petit moment déjà. Pourtant, lorsque Dana Hastier, directrice des programmes de France 3, annonce la fin de l’émission au beau milieu d’une interview, avec une pointe d’accusation de ringardise bien sentie, on ne peut que se demander si 30 millions d’amis est un exemple isolé ou le révélateur d’une certaine désaffection du public pour la cause animale. Est-ce devenu totalement ringard de parler de chiens de chats et de kangourous à la TV ou bien est-ce juste une question de forme ? L’histoire d’amour entre la télévision et le monde animal serait-elle en train de tourner court ?

Le documentaire animalier, une programmation de niche ?

Les programmes sur la vie des bêtes sont loin d’être un phénomène nouveau sur nos écrans. Apparus dès le milieu des années 50 avec les travaux de Jacques Cousteau ou encore avec ceux de la BBC dans leur magazine Look, les documentaires animaliers sont devenus une part essentielle de notre paysage audiovisuel. Que ce soit sur les chaines hertziennes ou sur les diffuseurs spécialisés tels Nat Geo Wild ou Animaux, les bêtes de tous poils, de toutes plumes et de toutes écailles n’ont jamais cessé de galoper joyeusement sur nos écrans pour nous faire découvrir leurs habitats naturels et leurs plus secrètes habitudes, telle une fenêtre sur le monde ouverte au beau milieu de notre salon.

Cette part d’exotisme semble faire partie de l’ADN même du programme animalier. Si les reportages détaillant le mode de vie du basset, du beagle ou du siamois existent, on ne peut que constater que derrière l’offre consacrée aux bêtes sauvages, ils ne paraissent qu’un sous genre bien moins représenté. Dans leur grande majorité, les documentaires animaliers en appellent à notre envie d’évasion et à notre désir d’apprendre. Quel que soit l’animal sujet du programme, qu’il s’agisse d’un lion du Serengeti, d’un lémurien de Madagascar ou bien d’un écureuil de Londres, nous nous attendons à apprendre quelque chose sur son mode de vie, la manière dont il se nourrit ou les épreuves qu’il est amené à traverser. Emissions culturelles par nature, ces programmes ne peuvent que difficilement lutter en termes d’audiences face à des divertissements purs ou même des fictions. Pourtant, les surprises peuvent aussi avoir lieu.

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En décembre dernier M6 tentait le pari de programmer en prime time un documentaire animalier. Pas n’importe quel reportage non plus puisqu’il s’agissait de Félins, docu évènement sorti dans les salles et produit par Disneynature. Ce récit de la vie de deux familles de félins parvenait à réunir la bagatelle de 1,9 millions de téléspectateurs pour 7,3 % de parts de marché sur cette soirée. Certes, ces chiffres sont loin de TF1 la même soirée avec la série Zoo (4,3 millions de téléspectateurs) ou de la pièce L’Hôtel du libre-échange sur France 2 (3,9 millions) mais Félins s’est néanmoins retrouvé au coude à coude avec L’Âge de Glace 2 ou encore le film Marius (1,9 millions tous les deux). Pas mal pour un programme dit culturel !
Mais si succès il peut y avoir, c’est aussi parce que le genre a su se moderniser. Entre les docus scientifiques des pionniers d’après-guerre et le film Félins, une page s’est tournée. Narration empreinte de fiction, anthropomorphisme et problématisation autour des risques pesant sur le monde animal, le programme sur la faune a su évoluer pour s’adapter aux goûts du public. Dans un paysage télévisuel ultra concurrentiel, un seul défi se pose : séduire le public en s’adressant désormais aussi bien à ses émotions qu’à sa soif d’apprendre.

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Dans sa globalité, le monde du documentaire animalier ne semble pas devoir être réduit à une tradition marginale sentant bon la naphtaline. En 2013, ce type de programmes représentait tout de même plus de 25% des documentaires diffusés, loin devant les documentaires sur les arts (9 % de l’offre) ou même des documentaires historiques (19,2 %). La même étude de Médiamétrie donnait même le documentaire animalier en troisième position des docus les plus regardés, derrière les documentaires tourisme/loisirs et juste derrière les programmes historiques, avec plus de 23 % de la consommation globale de documentaires. Si le constat devait être fait : les animaux peuvent donc encore intéresser. Le confinement au musée d’histoire naturelle devra attendre encore un peu, la demande du public est toujours bien existante.

Animaux de compagnie = bêtes à papys ?

Si les animaux dans leur globalité ne sont pas persona non grata à la télévision, quel est donc le problème avec 30 millions d’amis ? Est-ce tout simplement un problème d’image que les chiens, les chats et autre chinchillas rencontrent aujourd’hui ? Seraient-ils devenus ringards ?

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Au bout de 40 ans de diffusion, 30 millions d’amis s’arrête après un parcours particulièrement mouvementé dans ses dernières années. Créée en 1976 sur TF1, l’émission a été diffusée sur la première chaîne jusqu’en 2003, avant de passer sur France 2 puis France 3 depuis 2006. Jusqu’en avril 2015, l’émission parvient à réunir en moyenne 900 000 téléspectateurs (5% de parts de marché) tous les dimanches matins à 12h55. Audience tout à fait respectable mais qui n’empêche pas une réorganisation des grilles avec un déplacement du programme le mercredi matin à 9h45, dans une case beaucoup plus confidentielle. Résultat, des audiences divisées par 9 avec des audiences moyennes peinant à franchir la barre des 100 000 téléspectateurs et des 3,5 % de parts de marché. Une douche froide qui conduit logiquement aujourd’hui à la déprogrammation. Malgré tout, l’émission semble avoir conservé un capital image fort auprès du public. Un sondage iFop commandé par la production de l’émission début 2016 relevait que 91 % des sondés estimaient que l’émission joue un rôle important dans la protection des animaux en France. Une image très positive donc, faisant de l’émission une œuvre d’utilité publique, mais qui ne se traduisait plus en termes de rendez-vous devant l’antenne.

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Si 30 millions d’amis s’effondre, ce n’est pas le cas de toutes les émissions du genre, loin de là. Les Animaux de la 8, magazine de D8 proposant une formule sensiblement similaire à celle de 30 millions d’amis, connait une carrière plus qu’honorable depuis ses débuts en 2005. Diffusée le dimanche matin à 9h45, l’émission parvient à réunir chaque semaine une moyenne de 300 000 spectateurs avec des pointes d’audiences dépassant les 500 000 pour des parts de marché oscillant entre 5 et 6 % sur cette case. La différence avec 30 millions d’amis ? Une incarnation de l’émission par un duo d’animatrices aux fortes personnalités, Sandrine Arcizet et Élodie Ageron en lieu et place de la traditionnelle voix off. Serait-ce l’ingrédient magique ? En tout cas grâce à ce programme D8 parvient à se positionner en leader de la TNT voire même à devancer des chaines telles qu’M6 ou France 3. Nos compagnons à poils et à plumes semblent encore avoir de la ressource.

Mieux encore, lorsque toutou tousse, TF1 se frotte les mains. Dernier né en date des rendez-vous consacrés aux animaux domestiques, Vétérinaires, leur vie en direct réussit un bon début depuis février dernier avec des audiences tout à fait correctes dépassant les 2 millions de téléspectateurs chaque dimanche après-midi. Reprise du principe de Baby Boom avec le suivi d’une équipe de soignants au cœur d’un hôpital, ce programme offre un nouveau point de vue sur les animaux avec une focalisation cette fois sur ceux qui les soignent. Les vétérinaires agissent comme des sortes de points de repère sur lesquels se constitue le programme en tant que rendez-vous, tandis que les petites bêtes suscitent notre émotion. On frissonne, on pleure, quelque fois on rit, l’émission en appelle directement à nos sentiments, quitte au passage à en faire un peu trop en sortant volontiers les violons. En tout cas la formule marche : avec plus de 17 % de parts de marché en moyenne, Vétérinaires, leur vie en direct parvient à se placer en tête des audiences sur sa case.

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Les succès ne sont pas toujours au rendez-vous. Le relatif échec de Happy Dog sur M6 il y a deux ans, sorte de On a échangé nos mamans pour toutous, prouve que les animaux domestiques ne garantissent pas toujours la réussite sans être pour autant une garantie absolue d’échec. Si Les Animaux de la 8 et Vétérinaires, leur vie en direct fonctionnent, c’est la preuve que l’on peut toujours parler de nos petits compagnons sans tomber dans la soupe démodée. La différence avec 30 millions d’amis est sans doute à chercher dans la place accordée à la présentation et à l’incarnation dans le dispositif. Incarnée, scénarisée, la forme devient un élément essentiel pour séduire un spectateur qui ne semble plus se contenter d’un sujet brut aussi intéressant soit-il. L’animalier pour l’animalier cède sa place à de nouveaux formats, dans lesquels l’efficacité du storytelling devient incontournable. Dommage pour 30 millions d’amis, elle n’a pu ou on ne lui a pas laissé la chance de faire preuve de modernité en faisant elle aussi évoluer sa manière de nous conter ses récits.

Nos amis les bêtes ou l’émotion à la TV

Dans un paysage de concurrence acharnée, les chaînes ne peuvent plus laisser de côté aucune manière de nous séduire. Si savoir nous conter une histoire et se parer d’une forme moderne est déjà un grand pas, savoir nous émouvoir peut devenir l’argument essentiel pour nous rendre accro à un programme. Pour les récits du réel comme pour la fiction, voilà là un ingrédient difficile à manier mais qui peut faire toute la différence.

Développer l’atout émotion semble être la mission du nouveau programme animalier de France 3 dévoilé en janvier dernier : Le Messager. Présenté par la direction des programmes de France 3 comme l’incarnation du nouveau visage souhaité par la chaîne pour aborder le sujet de la cause animale, cette série documentaire repose sur un principe simple qui n’est pas sans rappeler l’un des grands succès de France Télévisions, Rendez-vous en terre inconnue. Chaque numéro nous fera suivre une célébrité partant à la rencontre de personnes qui, partout dans le monde, combattent à travers une association, un refuge ou un combat militant pour la protection d’une espèce menacée. Le premier épisode du Messager nous a ainsi fait suivre la rencontre entre l’actrice Véronique Jannot et Chanee, fondateur de l’association Kalaweit luttant pour la sauvegarde des gibbons et de leur habitat en Indonésie.

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Comme dans Rendez-vous en terre inconnue, le téléspectateur peut être attiré vers l’émission par sympathie pour la célébrité présente. On peut tout simplement avoir envie de voir quelqu’un que l’on apprécie être confronté à un environnement étranger pour observer ses réactions. Mais comme dans l’émission de Frédéric Lopez, plus que la curiosité people, ce qui compte avec cette incarnation c’est le rôle de témoin qui émerge du dispositif. La célébrité agit comme une sorte de représentant du téléspectateur, incarnant son envie de découverte, ses surprises mais aussi son émoi face à une situation douloureuse ou un témoignage poignant. Le fait de donner corps aux émotions à travers ce personnage vient amplifier le sujet en lui donnant une sorte de résonance, grâce aux réactions de ce témoin d’un jour. Malgré des résultats en demi-teinte lors de sa première diffusion (1,6 millions de spectateurs en prime time, 6,7 % de l’audience), l’émission semble être tout à fait en phase avec son objectif : transmettre un message optimiste, parler d’environnement en se concentrant sur les actions positives menées à travers le monde et surtout nous impliquer émotionnellement dans la lutte de ces hommes et de ces femmes. Si France 3 a choisi de parler d’animaux en se focalisant sur un angle plus écologique, elle a en tout cas su s’appuyer sur l’expérience de ses succès pour dépasser la simple information et atteindre le sensible.

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Enfin, difficile de parler de la question de l’émotion lié au monde animal sans aborder l’une des émissions qui a su trouver la façon de nous toucher au mieux et de nous faire ressentir le rapport homme animal autrement : Une saison au Zoo. Emission diffusée depuis 2014 sur France 4, Une saison au Zoo semblait pourtant avoir tous les ingrédients classiques d’une téléréalité sur lieu de travail comme il en existe tant. Pourtant, là où l’émission a pu dépasser son format vu et revu, c’est par l’humanité transmise par les soigneurs du zoo de La Flèche. Anthony, Cyril ou Charlotte sont devenus au fil des épisodes des personnages que l’on prend plaisir à retrouver. Les pensionnaires du zoo eux-mêmes se sont changés en personnages attachants que nous suivons comme ceux d’une série. Le destin de Wazy, petit panda roux atteint d’une maladie de cœur, nous a touchés d’une manière particulière. Non pas parce qu’un reportage nous a raconté son histoire, mais parce que nous l’avons vécue au long des épisodes et des saisons. Comme une fiction télévisée, le côté feuilletonnant change totalement le point de vue que l’on peut avoir sur un récit. On gagne en profondeur et surtout on se retrouve, presque malgré nouss à investir émotionnellement les personnages que l’on suit. Est-ce la clé du succès ? Avec ses 400 000 téléspectateurs en moyenne sur une case occupée par Touche pas à mon poste, Une saison au Zoo a prouvé qu’une émission jouant la carte du sensible en access prime time pouvait convaincre.

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Ces quelques exemples permettent de mieux comprendre ce qui a pu manquer à 30 Millions d’amis pour affronter un paysage audiovisuel peut être plus difficile qu’il ne l’était il y a dix ou vingt ans. Les accusations de ringardise adressées à l’émission apparaissent finalement plus comme des charges sur la forme que sur le fond. Les audiences le prouvent : le monde animal intéresse toujours un large public. Pourtant, aujourd’hui, la question de la forme et de la manière dont une émission va porter une histoire peut peser plus lourd que le sujet lui-même. En s’enfermant dans la forme du classique reportage, 30 Millions d’amis n’a pu rentrer dans une véritable modernité. Espérons pour le futur de l’association qu’une autre chaîne donnera l’occasion à l’émission de renaître de ses cendres avec un modèle plus efficace, qui ne ferait qu’amplifier le lien émotionnel si fort créé avec nous depuis plus de 40 ans.

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