Souvenirs de l’UGC Orient Express

La cinéphilie est proche d’une relation amoureuse, et les liens qui se tissent entre l’amoureux du cinéma et l’objet de sa passion sont complexes. A la mémoire d’un film adoré vient s’ajouter une foule de souvenirs connexes qui comptent tout autant, comme les lieux que l’on a fréquenté, les gens avec qui nous étions, ce que nous vivions à l’instant T, préparant notre âme à recevoir le septième art. Là-dedans, les salles de cinéma sont comme autant de bancs publics accueillant premiers rendez-vous et baisers. Malheureusement, comme dans toute relation, il existe aussi un moment de rupture. Or si aucun film ne nous quitte jamais, la fermeture d’un lieu qui a accueilli tant de nos émotions est ce qui se rapproche le plus de la douleur de la séparation.

UOEX

L’Orient Express, feu le cinéma le plus glauque de Paris, méritait-il cette longue introduction ampoulée, romantique et sortie de nulle part pour le pleurer ? Un être normalement constitué vous répondrait que non. Mais moi qui suis du genre à tenir un journal intime de mes sorties cinéma (qui consiste en un cahier par année où son collés tous mes tickets de cinéma avec pour commentaire des anecdotes sur ma vie avant/après la séance, les gens qui m’ont accompagnés et ce que j’ai pensé du film, bref chacun ses occupations), je souhaitais rendre hommage au lieu cinéphile le plus hétéroclite et cosmopolite de Paris, disparu en janvier 2014.

L’Orient Express : l’underground parisien

Pour ceux qui n’ont pas eu la grande chance de connaître l’Orient Express, décrivons-le. Il était situé dans le sous sol des Halles, accolé à la sortie du RER. Disposant d’une poignée de salles, sa programmation était celle des exclus : on y retrouvait souvent les films populaires à gros budgets qui n’avaient pas eu la chance d’être retenus dans l’autre UGC des Halles, des films d’auteur pas assez extrêmes pour avoir le droit au MK2 Beaubourg et des films finissant difficilement leur carrière dans l’exploitation traditionnelle. Et au milieu de tout ça, quelques pépites, puisque c’est l’un des seuls endroit à Paris où l’on pouvait voir Scott Pilgrim ou encore American Trip. Cette salle était le lieu de réunion des spectateurs aux goûts borderline, des perdus qui n’avaient jamais trouvé l’autre UGC et des refoulés des séances complètes du mercredi soir dans les salles plus prestigieuses des alentours. Mais elle avait aussi ses fans.

Le cadre était à l’image de sa programmation malade. Bas de plafond, mal agencé et sombre, envisagé probablement comme une extension du métro, certaines de ses salles vibraient d’ailleurs littéralement au passage d’un train (ce qui marche très bien lorsque vous allez voir Evasion avec Stallone et Schwarzi puisque ça colle à l’ambiance prison-qui-explose, mais beaucoup moins pour Amore, même si la relation entre Tilda Swinton et Edoardo Gabbriellini pourrait faire trembler les murs). Pour aller aux toilettes, il fallait parcourir un couloir long d’au moins 300 mètres et marcher sur des grilles qui nous propulsaient immédiatement en rêve sur des issues de secours de boîtes de nuit New Yorkaise mal famées. L’ambiance interlope du lieu semblait propice aux comportements les plus surprenants, et on en a constaté plus d’un.

UGCOEX

Le coin des anecdotes

Pour essayer de vous faire saisir l’ambiance de la salle, voici quatre anecdotes marquantes vécues par notre équipe.

Chapitre 1 : les familles indignes

Un collègue témoigne : « Je me souviens, j’étais allé voir Inch’Allah, un film sur le conflit Israëlo-Palestinien. Un truc sous-titré bien plombant et dur. J’étais assis dans la salle et, là je vois débarquer une mère et ses trois gamins âgés de quatre à huit ans. Y avait un film d’animation dans la salle d’à côté donc toute la salle s’est demandée si par hasard ils ne s’étaient pas planté de séance. Une vieille dame que je décrirais comme « bien comme il faut » est allée voir la mère et lui a dit « Vous vous êtes trompée de salle, ici c’est un film sur le conflit Israëlo-Palestinien. C’est trop violent pour des enfants, le dessin animé c’est à coté ». La mère lui répond « Ils disent pas à l’entrée que c’est interdit aux moins de douze ans, donc c’est bon ». Je ne sais pas si les mômes savaient lire et s’ils ont compris quoique se soit. »

Inchallah

Chapitre 2 : les bagarres

L’UGC de seconde zone était peu fréquenté. L’impression qui dominait, c’était que les salle appartenaient à tout le monde et qu’on pouvait y faire ce qu’on voulait. Evidemment, discussions à haute voix, commentaires, disputes et bagarres étaient monnaies courantes. L’un de ces accrochages a  particulièrement marqué une collègue : la bagarre en question avait démarré après l’allumage d’un joint.

Chapitre 3 : les comportements sexuels déplacés

Comme chez Spideo nous couvrons l’intégralité des sorties semaine après semaine, nous étions souvent confrontés à cette salle. D’ailleurs, quand nous tirions au sort notre film, nous allions voir immédiatement à quelle sauce les Halles nous mangeraient. A l’époque, un ancien collègue avait été dans l’obligation de se rendre dans l’antre cinématographique de Paris pour constater Les Chimpanzés de l’espace 2. Il était revenu le lendemain au travail complètement traumatisé : assis tout au fond de la salle, derrière un couple lui-même en retrait des enfants du premier rang, il avait vu la tête de la fille disparaître derrière les fauteuils et celle du garçon réagir par des mouvements de tête caractéristiques d’un comportement sexuel inadapté à un film d’animation de singes dans l’espace. Était-il plus choqué par l’acte, par la présence d’enfants, par le choix du film ? Nous ne le saurons jamais.

chimpanzes2

Chapitre 4 : les rencontres

L’une de ces anecdotes m’est arrivée à moi qui vous écris. J’étais allée voir Arbitrage, un film assez banal avec Richard Gere, tiré au sort un mercredi matin. Une femme d’une cinquantaine d’année était assise quelques sièges plus loin. Au bout d’un moment, elle s’est rapprochée et assise à coté de moi. Je pouvais sentir son haleine très récemment chargée en alcool. En s’asseyant, elle m’a posé une question sur Richard Gere à haute voix, l’air de rien, justifiant son rapprochement par le besoin d’obtenir une information. Je suis de celles qui se crispent lorsqu’une personne qui m’accompagne parle trop fort, de peur de m’attirer les reproches de la salle entière. Pour raccourcir mon supplice, j’ai répondu, pensant naïvement mettre un terme à cet échange. Hélas, la femme a continué à me parler. J’ai donc tenté une approche différente : l’ignorance. En réponse, elle a alors tenté de me prendre la main. Commençant à prendre peur, je l’ai retirée. Elle m’a chuchoté à l’oreille « donne-moi la main » et m’a tendu la sienne pour que je la prenne dans un geste clair et insistant. J’ai persévéré dans la technique de l’évitement, mais elle me suppliait presque, me demandant « donne-moi la main s’il te plait » (je suis aussi le genre de fille qui se pétrifie quand elle est mal à l’aise). Devant mon silence, elle a commencé à pleurer tout en se tournant vers l’écran. Au bout d’une dizaine de minutes, elle a fini par quitter la salle. De victime gênée, je m’étais transformée sans rien faire en cruel bourreau, tout ça sous l’œil bleu frisant de Richard Gere.

Photography By Myles Aronowitz

Photography By Myles Aronowitz

Voilà le genre de choses qui pouvaient arriver à l’Orient Express. Un lieu sous terrain presque secret, où l’on allait s’encanailler cinématographiquement (et pas que). Je suis sûre que vous aussi vous avez une anecdote sur cette salle défunte qui a marqué votre vie cinéphile à jamais. Partagez-la avec nous !

5 réponses à “Souvenirs de l’UGC Orient Express

  1. Je me souviens avoir utilisé une sortie de secours qui m’a fait traverser une sorte de cour des miracles sombre, non éclairée croisant une population d’allongés cuvant ou dormant, muets et pacifiques. La sortie débouchait sur la dalle des halles après de nombreux escaliers. J’étais avec ma mère et nous avions sans doute vu un de ces films d’horreur qu’elle affectionnait. Elle n’a pas fait de remarques, mais pour les séances suivantes, j’ai été plus prudent dans mon choix pour sortir.

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    • J’imagine qu’en famille l’Orient Express ça doit provoquer des souvenirs assez destabilisants effectivement…

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  2. Très bel article qui ravive de joyeux souvenirs…
    Un lieu de culte qui manque cruellement 😦

    L’Orient Express, feu le cinéma le plus g̶l̶a̶u̶q̶u̶e̶ ̶ underground de Paris !

    (je suis l’auteur de la vidéo « Séance d’adieu à l’UGC Orient Express »)
    B.

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  3. Je me souviens de 2 fois où stationnant dans la place carrée, je me suis fait abordé par une fille mignonne qui ne comprenait pas comment trouver l’orient express, et que j’ai accompagnée jusque là bas, tout en discutant un peu et en ayant l’impression que le courant passait bien, en me disant ça vaut peut-être la peine que j’essaie de demander un numéro de téléphone, pour me dire après bon la prochaine fois que ça arrive, j’ai un peu plus de courage et je tente le coup.
    Sauf qu’il n’y aura pas de prochaine fois, l’orient express est fermé maintenant et personne ne se perd sur le chemin de l’UGC les halles 😦

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