Hardcore Henry et l’expérience du point de vue subjectif

Un film défouloir, voici ce que propose Hardcore Henry de Ilya Naishuller, qui sort ce mercredi 13 avril. Le pitch est le suivant : suite à un retour à la vie plus ou moins douloureux, une armée de mercenaires bien méchants veut vous charcuter afin de récupérer de nouvelles technologies, tandis que votre chérie se fait kidnapper. Evidemment ce qui nous marque, c’est l’utilisation pendant tout le film de l’utilisation de la caméra en point de vue subjectif. De manière générale, un plan-séquence ou un plan particulièrement long contribue à l’impression d’une production de réalité, d’être dans la réalité par l’absence de fragmentation visuelle (liée au montage). De même, l’unité temporelle est bien le centre d’attention de ce type de plan, la source de son suspense. Ce qui nous donne l’idée d’un petit retour, non-exhaustif, sur les films les plus marquants de ce style.

Des débuts difficiles

C’est en 1942 qu’apparaît l’un des premiers plan continu en point de vue subjectif. L’assassin habite au 21, un classique de d’Henry-Georges Clouzot, sort en pleine France occupée, une période où trahison et délation sont monnaies courantes. Le point de vue subjectif s’associe à celui du tueur qui nous fait partager son regard tout en restant dans l’ombre. La menace plane et le doute s’installe car toute personne est suspecte. Le tueur suit sa victime dans la nuit noire de la ville jusqu’à abattre un couteau sur elle (à voir dans l’extrait à partir de 0’53). Les prémices du slasher sont là.

En 1947 surviennent deux films significatifs : Les passagers de la nuit de Delmer Daves et La Dame du lac de Robert Montgomery. Dans le premier, un taulard s’évade et veut se faire refaire le visage. Jusqu’à recevoir sa nouvelle figure, l’évadé n’est pratiquement jamais filmé de face et c’est le point de vue subjectif qui prend le relais. L’absence de visage est alors légitimée par le scénario. S’ensuivent des idées de mise en scène particulièrement réussies qui ont surpris plus d’un spectateur à l’époque.
La même année sort La Dame du lac. Sans nul doute l’un des longs-métrages les plus expérimentaux des années 40 mais qui marque également l’arrêt de cette trouvaille. Pendant 1h45, la caméra ne dérogera pas à la vision de ce détective privé, Philip Marlowe, parti à la recherche de la femme de son chef. Il en résulte une suite de scènes en point de vue subjectif caractérisées par un manque de rythme épouvantable, jusqu’à perdre le spectateur dans une histoire confuse et ennuyeuse. Pourquoi ? Par l’absence d’authentification. L’authentification du spectateur au personnage se forme par un habile montage entre le regardé et le regardant, entre (si l’on veut) le subjectif et l’objectif, entre le champ et le contre-champ. Dans Les Passagers de la nuit, la réalité que donnait à voir le point de vue subjectif dans la première partie était compensée par d’autres plans fixes. Cette alternance nous permettait, bien qu’il n’y aie pas encore de visage à voir, de nous identifier au personnage.

Les slashers

Il faudra attendre le début des années 60 et l’inventivité de Michael Powell, le génial réalisateur du Narcisse noir (1947) et des Chaussons rouges (1948), pour faire renouer l’œil du public avec cette manière de filmer. Le cinéaste reprend la figure et le point de vue subjectif du tueur au couteau d’Henry Georges Clouzot (L’assassin habite au 21) : dans Le Voyeur, on suit les agissements d’un jeune cameraman mystérieux et dérangé qui suit les jeunes filles la nuit afin de capturer l’expression de leur visage au moment de les tuer. Film fondateur du slasher avec son cousin Psychose de Hitchcock (1960), le slasher suit les errements d’une personne qui tue ou blesse les gens en utilisant un couteau. La scène d’ouverture du film adopte le point de vue technique de la caméra, permettant au réalisateur de se détacher des contraintes humaines (clignements des yeux, mouvement de tête, etc.).

En 1978, c’est une autre scène d’ouverture qui marque les esprits. Très prisé dans le sous-genre du slasher, le point de vue subjectif est utilisé par John Carpenter dans le classique Halloween, la nuit des masques. Le jeune Michael Myers y tue sauvagement sa sœur dans la maison familiale :

Trois ans plus tard, en 1981, Brian De Palma s’amuse à reprendre la figure de tueur au couteau dans l’ouverture de Blow out. Au deuxième plan, le tueur qui se regarde dans la glace en point de vue subjectif entraîne un court-circuit : il annule le suspens du film-référence Psychose, où l’identité du tueur devait être préservée jusqu’à la fin, et rompt avec l’ouverture d’Halloween de Carpenter où la coupe retardait jusqu’au dernier moment l’apparition de l’enfant-tueur. Ce faisant, l’ouverture de Blow out rejoue ces fragments initiaux pour les dépasser. La scène inaugurale reprend également celle du Voyeur de Powell en travaillant encore le thème du voyeurisme. Le point de vue subjectif du tueur et le travail sur la durée par le plan-séquence sont une nouvelle fois empruntés.

A une époque où le montage ultra-rapide ou clippé fait office de règle, le plan-séquence apparaît alors comme un véritable choix cinématographique. Sorti en 2012, Maniac, de Franck Khalfoun, est l’un des derniers ersatz du slasher de ces dernières années. On y suit un tueur en série en quête de scalps qui se remet en chasse. Remake du classique éponyme de William Lustig de 1980, Maniac est en majeure partie filmé en caméra subjective, une première pour un film d’horreur.

Chez les frenchies

Côté français, certains réalisateurs ont utilisé ce style cinématographique avec plus ou moins d’inventivité. Dossier 51 de Michel Deville (1978) raconte la vie chamboulée de Dominique Auphal mis sous surveillance par les services secrets afin de le faire chanter. Ce film d’espionnage manque de rythme et de souffle par l’absence de champ (de plan sur le personnage principale) comme le montre l’extrait ci-dessous. Par conséquent, aucune identification du spectateur au personnage n’est possible.

Avec Une femme défendue (1997), Philippe Harel s’essaye à son tour avec une histoire d’adultère. Lorsque Isabelle Carré fait l’amour à la caméra, ça donne ça :

Gaspar Noé, enfin, est un habitué des scandales, et Enter the Void en est un. Présenté au festival de Cannes en 2009, le film suit en point de vue subjectif les pérégrinations du jeune Oscar, touché par une balle, avant que son âme ne s’évade. Entre la drogue et la mort, le film s’inspire en partie de l’ouverture de Strange Days de Kathryn Bigelow (1995) pour son côté psychédélique. Attention, même les clignements des yeux sont présents !

Films First Person Shooter (FPS)

Depuis le développement du jeu vidéo au milieu des années 1980, l’alliance entre film et jeu vidéo paraissait inévitable. En 2005, Doom d’Andrzej Bartkowiak franchit le pas et reprend au cinéma le jeu vidéo éponyme, l’un des premiers First Person Shooter (FPS). Ce jeu de 1993 popularisa le style FPS et sera l’un des premiers gros succès des jeux en 3D. Seule une petite partie du film adopte le point de vue du tueur de monstre, une manière de faire participer le spectateur en joueur virtuel pendant quelques minutes dans la salle de cinéma. Sensations garanties (à l’époque).

En 2016 sort enfin le premier film entièrement filmé en FPS. Hardcore Henry reprend l’ensemble des codes des jeux de ce genre (Call of Duty, Half Life, F.E.A.R., etc.) : des combats en vision subjective (à la première personne) accompagnés généralement d’une arme à feu à la main. Hardcore Henry offre, avec sa caméra go pro, une véritable performance. Au festival de Toronto, le film a atteint les 10 millions d’achats, une somme colossale pour un film de ce gabarit qualifié d’original et d’exaltant. Reste à voir si le film tiendra ses promesses.

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