Que retenir du MIPTV 2016

Mieux vaut éviter Cannes entre avril et mai si l’on aime le calme. Alors que tout le gratin (et le fond du pot) du cinéma mondial se réunira bientôt pour le « plus grand festival du monde », comme le souffle Thierry Frémaux, la Croisette s’échauffe. Du 4 au 7 avril, le MIPTV (le Marché International des programmes de télévision) a de nouveau élu résidence dans les Alpes-Maritimes. 11000 participants, plus de 100 pays représentés, 3900 acheteurs aux aguets… Aucune idée de ce que ces chiffres représentent, mais il y avait du monde en tout cas. Et donc une flopée d’annonces alléchantes, de projets farfelus, de deals négociés jusqu’au bout de la nuit, d’études de marché et autres conférences réfléchies. Avec un peu de recul, essayons de tirer des enseignements de cette grande messe de la télévision.

Séries télévisées

La tendance avait déjà été soulignée au MIPCOM (marché international des contenus audiovisuels) d’octobre 2015 : le marché des séries télévisées se rapproche (dangereusement ?) de ce que les anglo-saxons appellent le Peak TV. C’est à dire que le nombre de programmes produits, et surtout de dramas, dépassera peut-être bientôt la demande. Poussé notamment par l’investissement massif dans la création entamé par les plate-formes comme Netflix et Amazon, par la baisse de programmation de films à la télévision mais aussi par les nouvelles formes de consommation (replay et svod), le nombre de séries télévisées proposées sur les marchés bat tous les records. Et continue d’alimenter le flux d’acteurs, réalisateurs et autres producteurs émigrant du cinéma à la télévision. Autre changement notable : les rendez-vous comme le MIP accueillent aujourd’hui des sociétés de production puissantes comme Europacorp ou The Weinstein Co qu’il fallait autrefois tirer par la peau des fesses pour pouvoir profiter de leur présence.

Le MIPTV l’a bien compris, et a lancé cette année le MIPDrama Screenings, où douze séries ultra attendues ont été diffusées devant un parterre d’acheteurs excités, dont la française Section Zéro. D’autres projets promettent beaucoup, comme la britannique Victoria, série en costumes qui reviendra sur les premières années de règne de la reine éponyme, dans un palais de Buckingam reconstitué pour l’occasion. On attend aussi le drame Médici, Masters of Florence, où le Robb Stark de Game of Thrones (Richard Madden) s’amuse en Toscane avec Dustin Hoffman. On espère pour lui que les chevaux seront laissés tranquille cette fois.

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Si la diversité de la fiction européenne est bien représentée, deux pays sortent vraiment leur épingle du jeu sur ce MIP. Tout d’abord l’Allemagne, qui, si elle a mis du temps à faire reconnaître ses séries à l’international (au contraire des séries scandinaves et britanniques notamment), peut aujourd’hui se targuer d’être à l’origine de vrais succès d’exportation comme Deutschland 83 et Generation War. Les séries allemandes étaient donc extrêmement attendues. Parmi celles présentées : Ku’damm 56 — Rebel With a Cause, sur l’émancipation de trois sœurs dans l’Allemagne vintage des années 50, et NSU German History X, sur la radicalisation d’extrême-droite d’une partie de la jeunesse allemande au lendemain de la chute du mur. Mais c’est la Belgique qui sort grande gagnante de ce MIPTV : la série Ennemi Public a remporté le prix coup de cœur des MIPDrama Screenings, et s’attache à suivre les pas d’un ancien tueur d’enfants. En liberté conditionnelle, l’homme trouve hébergement dans un monastère, au moment où un enfant disparaît. La poisse.

Chaînes de télévision

Pas de bouleversements majeurs chez les chaînes de télévision lors de ce MIP. France 2 continue sa stratégie d’acquisitions de programmes étrangers et mise cette fois sur la série policière belge La Trêve et sur la britannique Thirteen, attendue la semaine prochaine à Séries Mania. Le festival parisien trouve donc une certaine résonance chez le service public, qui diffusera bientôt la série noire danoise Follow The Money, une des révélations de Séries Mania 2015.

Du côté des offres payantes, Canalsat proposera la chaîne Viceland à partir de l’automne. Cela confirme la volonté d’expansion européenne croissante de Vice Media, qui a annoncé la présence de sa chaîne en Grande-Bretagne pour septembre et dans sept autres pays européens – dont la Russie – avant la fin de l’année.

Plateformes

Ça bouge pas mal du côté des plateformes de contenus. Première indication de ce festival : pour contrecarrer les offres généralistes à la Netflix, certains concurrents misent sur la spécialisation. C’est notamment le cas pour Shudder, qui mise sur le cinéma d’horreur et pour See Soo, qui penche quant à elle du côté de la comédie.

Les géants du secteur continuent leur dynamique d’acquisition déjà aperçue à Sundance, Hulu ayant acquis les droits de Book of Negroes, racontant la rébellion d’une femme africaine kidnappée par des marchands d’esclaves. Netflix se positionne sur Versailles, dont elle disposera en deuxième fenêtre, après le passage sur une chaîne américaine (Ovation TV). Encore des séries… Les premières victimes de ce Peak Drama TV sont les émissions de télévision, jadis reines de ce type de rendez-vous, tant et si bien que les mastodontes du secteur que sont FremantleMedia et Endemol Shine réorientent une partie de leurs fonds dans la fiction. Mais le salut pourrait venir des plateformes, et surtout d’Amazon. La société avait déjà frappé un grand coup en annonçant la mise en production d’une émission automobile récupérant l’ancien présentateur de Top Gear Jeremy Clarkson (viré pour mauvais comportement par la BBC). Lors de ce MIPTV 2016, elle a annoncé la création d’un grand nombre de projets « originaux », avec une émission de croisement entre Top Model USA et The Apprentice ou une émission similaire à Projet Haute Couture.

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La bataille pour l’accaparation des contenus non fictionnels sera donc mouvementée. NBC a mis en route son offre SVOD, forte de programmes comme Top Chef ou Keeping Up with the Kardashians, pendant qu’il se murmure en coulisses que la nouvelle saison de Top Gear pourrait être achetée à la BBC par Netflix. Mais la question de l’intérêt stratégique de ce genre d’achats se pose fortement. La politique éditoriale des plateformes de contenus se base sur des œuvres avec un potentiel d’audience mondial, et dont la consommation peut être répétée dans le temps. Les émissions de télévision et notamment celles dites de téléréalité se basent au contraire sur l’attrait des spectateurs pour le local et l’instantanéité. Il sera donc très intéressant de suivre les solutions apportées par les plateformes.

Dernier événement marquant de la semaine des plateformes au MIP : l’acquisition par Netflix de la troisième saison de Black Mirror… au nez et à la barbe de Channel 4, qui l’avait commandée à ses producteurs, et qui la diffusait depuis sa première saison. Cette géniale mini-série britannique, qui traite sur un ton dystopique de l’aliénation aux technologies, devait logiquement passer sur Channel 4, mais l’offre financière de la plateforme (on parle de 40 millions) était trop importante. Il faut dire que les deux premières saisons avaient cartonné sur Netflix, poussant même Stephen King à twitter son contentement. Reste à voir si ce cas restera isolé.

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Les autres tendances de ce MIP 2016

Que retenir d’autre ce cette semaine cannoise ? Tout d’abord que l’influence des fans sur la création de contenus prend de plus en plus d’ampleur. Beaucoup de professionnels du milieu ont insisté sur la nécessité pour les producteurs d’entrer de plein-pied dans la « génération hashtag », d’assimiler les tendances d’audience se dégageant des utilisateurs, de Twitter notamment. Le récent lancement des offres payantes de Youtube est un indice. Youtube Red (uniquement disponible aux USA) concentre son attention sur les stars d’internet que sont Pew Die Pie, AwesomnessTV ou Lilly Singh par exemple. Cette tendance de fond est validée par de nombreuses études, dont celle d’Eurodata, fortement médiatisée pendant le MIP et qui souligne la perte de vitesse de la télévision linéaire chez les « jeunes ». A l’heure où le pouvoir des fans (thème de ce MIP), décuplé par les nouvelles technologies, peut décider de la vie ou de la mort d’un film, ou bien permettre à un blogger vidéo de devenir multi-millionnaire, les acteurs du secteur s’organisent.

Autre information à retenir de ce MIP : de nouveaux terrains de création et de diffusion apparaissent. De nombreuses productions originales sont avancées par des plateformes aussi différentes que Snapchat, Instagram et même Playstation Network, producteur de la série Powers, avec l’excellent Sharlto Copley. L’événement a aussi posé son regard sur les nouvelles technologies, avec une attention particulière portée à la réalité virtuelle.

Enfin, soulignons que ce MIP 2016 fut rythmé par les déclarations de Videndi et StudioCanal. L’organe cinéma de Canal est en train de se confectionner un réseau européen de production de séries télévisées, changement stratégique important, en prenant notamment des parts dans Tandem en Allemagne, RED Production Company et Guilty Party au Royaume-Uni et SAM au Danemark. Idem pour les britanniques SunnyMarch TV, Urban Myth Films et l’espagnole Bambú Producciones. L’ambition est similaire à celle ayant conduit les projets cinéma de la filiale, à savoir créer du contenu européen avec une ambition internationale. Et donc essentiellement des séries de qualité. Quant à la maison-mère, elle parie sur Studio+, qui produira des séries uniquement destinées au format mobile (smartphones). L’application sera disponible à l’automne et offrira des séries (au coût avoisinant les 1 million d’euros) de 10 épisodes de 10 minutes, sur des thèmes chers au public cible qu’est la jeune génération : horreur, zombies, surf… Mais l’objectif est aussi d’internationaliser vite le principe (l’application sera premièrement lancée dans 6 pays), et de toucher les pays émergents comme ceux d’Afrique. Dominique Delport, président de Vivendi Content explique : « Un milliard de Terriens vont sortir de la pauvreté et vont avoir besoin de culture et d’Entertainment, ajoute M. Delport. Ils n’auront pas tous la télévision mais un mobile, il faut être les premiers à pouvoir s’adresser à eux ». Il ne précise pas si cela irait plus vite si Vincent Bolloré payait correctement ses employés africains.

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