Faut-il sauver le soldat Téléréalité ?

Si la télévision est encore aujourd’hui un des moyens de se divertir favoris des Français, elle n’est pas exempte de son lot d’événements dramatiques. Le dernier en date à avoir bénéficié des lumières médiatiques est la quasi séquestration de Zelko, ancien participant de Secret Story en France, dans le Secret Story serbe. Ce dernier est en effet devenu le souffre-douleur des autres participants de la maison (jusqu’à la violence physique et à la tentative de plantage de fourchette). Demandant à plusieurs reprises à quitter « l’aventure », Zelko s’est vu refuser ce droit sous prétexte que les disputes faisaient de l’audimat et que son départ du « jeu » coûterait de l’argent à la production. Il a dû s’évader du jeu, usant d’un cintre pour forcer l’une des portes. Quasiment une scène de film en somme.

Ce n’est pas la première fois que la télévision défraye ainsi la chronique. Ces dernières années, le petit écran -et plus particulièrement la téléréalité- s’est souvent retrouvé assigné à la rubrique fait divers des différents médias. Plantage de couteau avec Nabilla (Les anges de la téléréalité 5), multiples tentatives de suicide de Loana (Loft story 1), suicide de François Xavier (Secret Story 3 et Carré viiip), décès en plein tournage de Gérald Babin (Koh Lanta 13), dramatique accident d’hélicoptère sur le tournage de Dropped causant la mort de 10 personnes dont trois athlètes français participant au jeu d’aventures… À chaque fois, le débat sur le degré de dangerosité de la téléréalité refait surface. À tort ? À raison ? La télé va-t-elle vraiment trop loin dans sa quête d’audimat et de sensationnalisme ?

Quand le petit écran porte le coup fatal

Les candidats de téléréalité sont souvent perçus comme des bêtes de foires lancées dans l’arène médiatique, offerts à un public affamé de clashs et de ruptures amoureuses. Grégory Hérauld, journaliste, a même qualifié ce genre télévisuel de « zoo humain », dans le cadre du documentaire Les histoires secrètes de la téléréalité. Le public verrait dans les participant(e)s les cobayes de leurs pulsions secrètes et refoulées. Il exigerait des chocs et du sang, charge à la production de lui donner ce qu’il réclame au risque de voir l’audience fuir vers un autre programme plus offrant. Une course en avant donc. Mais à quel prix ?

Car afin de satisfaire ces téléspectateurs, les producteurs vont de plus en plus chercher des profils susceptibles de leur offrir les séquences qui feront le buzz. Des candidats excentriques, aux parcours atypiques, assoiffés de reconnaissance, prêts à tout pour faire le show. De belles marionnettes sur les ficelles desquelles la production pourra tirer à sa guise dans le seul but de créer des confrontations et de pousser nerveusement à bout ceux qui, au bout des ficelles, se démènent pour exister médiatiquement. Quitte parfois à casser leurs jouets…

En effet, les profils susceptibles d’offrir un nombre suffisant de failles dans lesquelles s’engouffrer sont bien sûr les plus fragiles. Bien sûr les castings sont réalisés en présence d’un psychologue, bien sûr un suivi est proposé aux candidats à la sortie des jeux (encore faut-il être suffisamment lucide sur soi même pour en faire la demande). Mais comme l’a confirmé Catherine Selden, qui a été psychologue sur les sélections de plusieurs programmes de ce type, c’est bien la folie que l’on guette chez le participant. Une folie suffisamment grande pour faire en sorte que l’émission soit intéressante, mais évidemment sans que les candidats représentent « un danger pour eux même ou pour les autres participants ». Des personnalités comme Loana, Nabilla ou François Xavier représentaient donc des cœurs de cibles idéaux pour les casteurs en quête de sensationnalisme.

Des cas isolés ? Syndrome de Stockholm ?

Pour autant, l’accusation est peut-être un peu facile dirons certains, car sur les centaines de concepts qui ont vu le jour après s’être engouffrés dans le sillon ouvert par Loft Story au début des années 2000, le nombre de participants inscrits aux pages des faits divers est assez minime. L’agriculture, la police et même les grandes entreprises privées sont tout aussi souvent (et même plus) le théâtre de destinées funestes. La téléréalité ne serait donc pas responsable en elle-même de tous les maux de l’humanité.

Il faut en effet faire attention à ne pas agrémenter un argumentaire à charge d’événements tragiques sans liens réels ou avérés. L’accident terrible d’hélicoptères sur le tournage de l’émission Dropped  est le fait d’une erreur de pilotage. Le décès de Gérald Babin sur le tournage de Koh Lanta 13 n’est lui aussi pas forcément imputable à la production de manière évidente, comme certains ont voulu le faire croire. C’est en tout cas ce vers quoi pencheraient les juges de Créteil dans le cadre de l’information judiciaire ouverte à la suite du drame. En effet, aucune mise en examen n’est a priori envisagée, le décès étant principalement dû à une pathologie cardiaque préexistante au tournage et dissimulée par le candidat aux équipes de productions.

Concernant Nabilla, François Xavier, ou encore Loana, les choses sont sans doute un peu différentes ; une médiatisation soudaine et mal gérée n’ayant surement pas aidé il est certain. Néanmoins, quoiqu’en dise ses détracteurs, les participants savent aujourd’hui très bien où ils mettent les pieds. Ceux ou celles qui briguent aujourd’hui ces postes se posent clairement en victimes consentantes d’un business dont ils se rêvent pleinement acteurs. Le petit écran ne les façonne plus mais les révèle, les met en lumière tels qu’ils sont. Ou tels qu’ils veulent se montrer.

Dangereuse illusion

Et c’est peut être sur ce point que se situe la véritable dangerosité de la chose. En effet, si la téléréalité n’est pas la cause mais le syndrome d’un mal social, il n’empêche qu’elle est un des maillons de cette infernale mécanique. La téléréalité et toute la couverture médiatique qui gravite autour participent et alimentent l’illusion de la célébrité facile. Les succès d’audience de ces programmes mais aussi leur fort relais sur les réseaux sociaux font de leurs participants des quasis icônes pour toute une génération. Plus besoin de réussir dans ses études, ni d’avoir un talent particulier pour réussir : faire de la téléréalité devient pour beaucoup un objectif en soi. Prêts à tout pour se distinguer parmi un nombre croissant de participants sur la ligne de départ, ceux et celles qui font la téléréalité passent de victimes consentantes d’un système à candidats au suicide. Une mort médiatique lente et certaine dont on ne peut sortir indemnes, peu d’entre eux parvenant réellement à leurs fins au bout du compte, et l’extrême majorité se retrouvant à errer, le temps de leur célébrité éphémère, de soirées en dédicaces dans des supermarchés, avant que ne retombe avec fracas le glas de l’anonymat si redouté. C’est dans le caractère très souvent illusoire et/ou court-termiste que réside peut-être, pour la nouvelle génération, le danger du genre télévisuel initié par Big Brother.

La téléréalité participe à un système au sein duquel le vide a une valeur marchande. Devenir une « it girl » et faire le buzz devient un objectif de vie en soi. Le talent artistique ou les fulgurances intellectuelles ne sont plus un prérequis à l’ambition d’une réussite médiatique. La téléréalité a-t-elle vidé de sa substance toute une génération ou est-elle simplement le reflet d’un mal social plus profond ?

La téléréalité complice et non auteur ?

En effet, s’il ne fait pas de doute que la téléréalité et tout le business qui gravite autour ont clairement leur responsabilité dans les personnalités cassées qu’ils engendrent parfois ; il ne faut pas pour autant en faire les boucs émissaires de la dérive souvent dénoncée d’une partie des nouvelles générations. La télévision s’est engouffrée dans une brèche sociétale qui lui préexistait. Le manque de repères et le peu de foi dans l’avenir de toute une partie de la jeunesse aujourd’hui ne sont pas le fait du petit écran. Plutôt que de se laisser abattre, certains et certaines font front et tentent le tout pour le tout dans des émissions de téléréalité. Avec leurs armes… et leurs fragilités.

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