Le sexisme discret des films récents

Quand violeurs et agresseurs sexuels sont nommés présidents (des Etats-Unis ou des César…), il commence à devenir difficile, même avec d’illimitées ressources en mauvaise foi, de nier que le système patriarcal (et raciste) oppressif dans lequel nous vivons est loin d’avoir été mis à mal. Certains auront beau arguer que la misogynie est ailleurs, force est de constater qu’elle est partout, même dans les pays « civilisés » qui s’en défendent, et même sur leurs écrans de cinéma. Les membres de l’industrie se mobilisent, mais les actrices sont toujours moins bien payées que leurs homologues masculins, les réalisatrices et techniciennes sont rares et reléguées aux catégories de récompenses secondaires… et les scénaristes continuent d’avoir des réflexes pour le moins discutables. Ce qui n’empêche pas forcément leurs œuvres d’être réussies, par ailleurs. En cette journée internationale des droits des femmes, c’était l’occasion de revenir sur les clichés et éléments narratifs sexistes qui ont pu se glisser de manière sournoise dans quelques films  pourtant très différents, tous récemment sortis en salle…

 
Passengers (légers spoilers)

Deux acteurs jeunes, beaux et désirables (ne serait-ce que du point de vue du box-office) coincés dans un vaisseau spatial : à première vue, Passengers avait tout l’air d’un divertissement de science-fiction léger et attrayant. Son côté fun et glamour lui donne en effet le charme d’un semi-nanar futuriste des années 60, dans lequel les avancées technologiques sont avant tout le prétexte d’aventures sexy et d’une débauche de luxe aussi lisse qu’utopique. Cependant, avant même sa sortie, un élément plus ou moins divulgué de son intrigue a fait grincer quelques dents : c’est par accident que le personnage de Chris Pratt, Jim, se réveille des dizaines d’années avant l’atterrissage du vaisseau sur une nouvelle planète… mais c’est lui qui choisit de sortir celui de Jennifer Lawrence, Aurora, de sa léthargie. En effet, fort solitaire et tenté par le suicide, il a un coup de foudre pour la silhouette endormie, et finit par décider de la condamner au même sort que lui – ne jamais retrouver la société ni accéder à leur destination. C’est fort heureusement au moins l’objet d’un dilemme moral pour le mécanicien esseulé, mais celui-ci est expédié en un court montage qui met d’ailleurs l’accent sur son obsession grandissante pour la jeune femme. Quand il lui avoue la vérité, ils ont déjà entamé une relation amoureuse, ce qui donne au manque de marge de manœuvre du personnage d’Aurora un goût particulièrement amer – difficile d’accepter qu’il ait entièrement pris le contrôle de ses sentiments et de son destin, mais impossible de lui en vouloir éternellement quand il est la seule autre personne consciente du vaisseau. Le film a au moins l’intelligence de s’efforcer de justifier scénaristiquement ce choix moralement contestable, mais il le présente malgré tout comme une action romantique (alors qu’il s’agit d’une forme insidieuse de manipulation et de coercition), n’envisage même pas la possibilité d’une recherche de présence platonique en priorité (après tout, pourquoi ne pas chercher un(e) ami(e) plutôt qu’un(e) partenaire sexuel(le) ?), et évacue la problématique d’une histoire d’amour à double tranchant (quid de la rupture quand on ne peut pas s’éviter ?). Bref, un modèle de couple toxique, ce que le film évite bien entendu de laisser entendre – par naïveté peut-être, ou par malhonnêteté.

 

Ouvert la nuit

Edouard Baer a coutume de toujours interpréter une variation du même personnage – un troubadour hâbleur et nonchalant, plein de charme et de fantaisie, entouré d’une galerie de personnages décalés. Ici, il est Luigi, un directeur de théâtre irresponsable qui a dilapidé l’argent censé revenir aux comédiens de sa troupe, et il erre toute la nuit dans Paris à la recherche de la somme exigée (et d’un singe), en partie accompagné d’une stagiaire de bonne volonté jouée par Sabrina Ouazani. Or tout le film repose sur son comportement, supposé fantasque mais de fait insupportable, et ses abus auprès de ses proches, notamment sa plus ancienne collaboratrice jouée par Audrey Tautou. Il cause des ennuis sérieux à tous ceux qu’il croise sans sembler s’en soucier ; il a par trois fois un comportement inapproprié, qui relève plus ou moins du harcèlement sexuel, tout en le balayant d’un geste de la main quelques secondes plus tard ; c’est un père absent, un ami médiocre, et un professionnel raté, et il semble que c’est son entourage féminin qui le sauve et le rattrape aux branches à chaque fois, en continuant de le trouver sympathique pour des raisons qui finissent par devenir mystérieuses. Edouard Baer n’élude pas les faillites & manquements de Luigi. Mais en tentant à tout prix de forcer une empathie pour ce personnage qui ne la mérite pas, en lui donnant le beau rôle en dépit de toutes ses actions effectives, il semble faire prospérer dans sa fiction le climat millénaire qui garantit une certaine impunité aux hommes blancs d’un milieu social favorisé, eux qui obtiennent et conservent la reconnaissance et l’amitié de leurs pairs même quand ils s’en montrent absolument indignes (toute ressemblance avec des hommes politiques français existant…).

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Paterson

Attention, ce n’est pas la qualité du film qui est ici jugée : Jim Jarmusch livre comme à son habitude un très bon film, riche en sens et en beauté. C’est d’autant plus regrettable, du coup, qu’il n’ait pas évité d’imprégner son principal personnage féminin, Laura, jouée par la merveilleuse Golshifteh Farahani, de stéréotypes qui déséquilibrent la narration. Paterson, le héros interprété par Adam Driver, habite une ville (et un film) à son nom. Il est chauffeur de bus et écrit de la poésie. Avec sa compagne, ils mènent une vie paisible et bienheureuse. Dans cette ode au quotidien réenchanté et à la pratique artistique en dilettante, il est impossible toutefois de ne pas déceler une certaine assonance : Laura est une femme au foyer, et on ne la voit de fait interagir avec personne d’autre que son compagnon, tandis que celui-ci a une vie sociale et tient fermement à ses excursions houblonnées quotidiennes au PMU du quartier ; elle est farfelue, tandis qu’il est taiseux ; elle aussi a une sensibilité artistique, mais ses projets sont dispersés et capricieux, et s’attachent avant tout aux loisirs créatifs, tandis que lui se consacre à l’Art plus noble de l’écriture, à la littérature et aux livres sérieux. Leurs personnages, malgré leurs spécificités et leurs qualités, reconstituent en creux un modèle traditionnel et même conservateur du viril et du féminin, encore confirmé par l’esthétique du film : il est entendu qu’au delà des cupcakes et des tartes dignes d’Instagram, mitonnés avec amour, c’est au travail domestique de Laura que l’on doit un intérieur si constamment ordonné et ravissant, dénué des réelles frictions du quotidien que le film s’entend par ailleurs de dépeindre.

Nocturnal Animals (spoilers)

Le dispositif mis en place par Tom Ford est fascinant, chacun de ses plans est soigneusement sophistiqué, les acteurs sont tous excellents… Mais toute l’intrigue du film est profondément misogyne, et ce de manière d’autant plus fourbe que c’est en partie dissimulé sous toutes ces qualités. Amy Adams, aka Susan, qui baigne dans l’ennui vaniteux d’une vie luxueuse mais froide, se plonge dans la lecture du livre de son ex Jake Gyllenhaal. Un ingénieux système de poupées russes se met donc en place pour nous dévoiler différentes temporalités :  leur histoire d’amour passée, son morne quotidien à elle vingt ans plus tard, et la fiction. Celle-ci est mise au même plan narratif en étant intercalée sans avertissement entre deux séquences « de la vraie vie », d’une part, et en voyant d’autre part son protagoniste lui aussi interprété par Jake Gyllenhaal, aux côtés d’un sosie d’Amy Adams (Isla Fisher, et c’est une bonne idée d’exploiter leur ressemblance). Par ailleurs, le nom du film lui-même vient de ce livre fictionnel – la mise en scène de ses mots n’apparaît donc pas seulement comme le fantasme et l’imagination d’Amy Adams prise dans une lecture absorbante, mais comme l’oeuvre de Tom Ford au même titre que le reste. Or cette oeuvre porte déjà un message assez profondément dérangeant. Un père de famille y voit sa femme et sa fille enlevées, violées et tuées, parce qu’il n’a pas réussi à les défendre face à trois délinquants psychopathes croisés au hasard d’un voyage nocturne ; plus tard, il a plusieurs fois l’occasion de se venger, rechigne toujours face à la violence ; et, après avoir été humilié, après qu’un shérif lui ait mis la pression, il trouve « enfin » le courage d’appuyer sur la détente… avant que cela se retourne contre lui. Au delà du discours inquiétant sur les armes à feu, propre aux Etats-Unis, il y a quelque chose d’assez nauséabond dans le fait que le supplice des personnages féminins soit ici entièrement utilisé pour dépeindre sa souffrance, à lui : alors qu’elles hurlent, emportées dans une voiture, c’est son visage atterré que l’on voit en gros plan. Mais cette utilisation est en fait redoublée par sa signification symbolique : avec son récit, le personnage de Jake Gyllenhaal se venge en effet de celui d’Amy Adams, qui n’admirait pas ses talents d’écrivain, l’a quitté pour un autre homme, et a choisi d’avorter ce qui aurait pu être leur enfant. Il a donc, d’une certaine manière, bel et bien perdu sa femme et sa progéniture ; cependant, en transcrivant les choix pourtant justifiés et acceptables de son ex-femme comme un effroyable double meurtre, il effectue une massive entreprise de culpabilisation. Tom Ford, en ne contrebalançant jamais ce propos, en montrant Susan comme une femme froide et insatisfaite, en lui faisant regretter ses actions, se montre tout autant critique que cet ex-mari bafoué ; or aucune amertume liée à une déception amoureuse ne devrait justifier ce qui s’apparente à une propagande anti-IVG.

 

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